Pour commencer, nous sommes retournés à Nkekak aux vacances de la Toussaint et nous avons avancé un peu sur nos projets communs (vu l'accueil, toujours aussi chaleureux, nous avions un peu la "pression" !) Cette fois, il n'y eut point d'effervescence à notre arrivée, ni de messe en notre honneur ou de banquet à base de vin de palme et de koki... mais les gens nous ont tout de même fait l'honneur de leur visite, chez la maman de Gisèle. Et les enfants se sont tout autant agrippés à nous.
Where's Charlie ?
La dernière fois, nous avions pris des photos que nous avons développé pour leur montrer. Ils étaient ravis ! Dans le tas, il y avait quelques photos du séjour de Gisèle en France : ils ont scruté chaque détail et ont adoré voir ma grand-mère Angèle : "un roc et un arbre !" ont-ils dit, "solide!" ont-ils ajouté.
Le local qui deviendra bibliothèque
Bref, grâce à ces photos, ils ont bien rigolé (commentant les pauses et les détails de chacun). Nous aussi d'ailleurs !
Notre visite avait deux buts :
- Visiter les locaux de la future bibliothèque, un projet que l'on monte avec l'association kalati (tous les détails de l'affaire sont sur le site : http://associationkalati.hautetfort.com)
Commander les meubles et faire une réunion officielle avec les notables du village.
Une coquette, qui est venue pour se faire filmer
- Enregistrer les contes Mbos : j'avais emprunté un petit caméscope et j'ai filmé les femmes et les hommes qui désiraient "conter" (malheureusement, je n'ai pas pu filmer tout le monde : il voulaient tous raconter leur conte). Il y a eu un sujet de polémique : qu'entend-t-on par "conte" ?
Elle contait en chantant
Chez les Mbo, il y a deux types d'histoires qu'ils se racontent au cours des veillées : certaines sont des devinettes et d'autres des récits (j'ai oublié les noms qu'ils leur donnent en Mbo) : bref, ils ne savaient pas lesquels nous appelons "contes".
Pour finir, les images et le son ne sont pas d'assez bonne qualité: en janvier, j'amène du meilleur matériel et je recommence pour en faire un petit cour-métrage.
***
Pendant ce temps là, à Yaoundé, le collectif A3 prépare un festival de BD.
J'ai le cœur un peu amer en parlant de cela car, durant toute l'année dernière, nous avons mis sur pied ce festival tous ensemble. J'en étais (sur leur désignation) la "directrice artistique". En fait, nous avons surtout défini les activités et monté un dossier de financement. Puis revu le projet à la baisse et redéfini le concept plusieurs fois, lors de réunions qui se tenaient chez nous.
Le festival a eu lieu, mais comme par enchantement, j'en ai été évincée (à la suite d'une réunion où la moitié de l'équipe s'est montré défavorable au projet, j'ai moi même abandonné ma fonction : mais une semaine plus tard, tout le monde avait repris du service plus vaillamment que jamais et on ne m'a pas tenue au courant !)
Je ravale ma déception (je ne parviens toujours pas à comprendre les raisons d'un tel retournement de situation).
Une bibliothèque BD a également été crée à Yaoundé (toujours avec Kalati), en partenariat avec le Clac et les A3 ... J'ai monté le projet, mais j'ai moins le cœur à l'ouvrage à ce sujet désormais ...
Fonds BD installé au Clac
Tant pis, l'essentiel est que cela ait vu le jour et le personnel du CLAC est super compétent !
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Nous avons de la visite à Noel : Plein de "Prache" à la maison !! (ce sera le sujet de mon prochain post :-))
Et sinon, j'ai créé un autre blog société-actu sur le Cameroun, plus dans une perspective d'information-journalisme.
Celui-là n'est pas du tout "perso" mais je l'alimente très régulièrement. Comme j'ai des projets "journalistiques" cette année, il me sert un peu de boîte à idée. Il est relayé sur la plateforme Rue89, pour ceux qui connaissent : allez faire un tour et laisser des commentaires !
Bientôt deux mois que nous sommes revenus « chez nous » au Cameroun. Après un an de vie ici, on avait hâte de rentrer chez nous en France, se réchauffer aux familles, aux amis et aux bons fromages, à la « gnôle » de mon oncle Philippe et à la bergerie dans les Alpes. Et maintenant, en véritables expatriés, nous sommes de retour dans notre autre chez nous, celui avec les guillemets, mais celui où on habite et où nous avons construit un vrai morceau de vie. A l’aéroport de Casablanca, première escale vers le Cameroun, premier pied sur le continent africain, je crois qu’on se regardait avec un léger doute au fond des yeux : pourquoi au juste s’arracher encore un an à tout ce qui nous est cher ? Après tout, nous ne sommes pas venus en Afrique avec une mission accrochée aux tripes.
Certains sont là avec la passion vrillée au corps : des orphelinats à gérer, des fonds chiffrés en millions d’euros à répartir sur des programmes d’aide au développement, ou encore la volonté de se donner entièrement, généreusement pour une cause précise (comme JB et Marie qui se sont lancés dans une aventure humanitaire dont le sens est fort). Après tout, nous sommes venus en curieux, en rêveurs je dirais même : avec l’envie de voyage et le simple désir d’ailleurs … et cette posture nous a joué des tours, parfois.
En France, beaucoup m’ont fait des retours sur le blog qui m’ont parfois surprise. « Vu ce que tu dis sur le blog, ça a vraiment du être une année difficile (mais non !) » ou encore « tes positions sont parfois un peu violentes (ah bon ?) ». Lorsque je faisais de l’humour, on lisait aussi pas mal d’amertume. Et lorsque j´émettais une opinion sur, par exemple, le rapport entre français-camerounais/blanc-noir, on la politisait. Une part de tout cela est peut-être de mon ressort, mais je ne peux m’empêcher de penser que l’Afrique suscite décidément des images fortes, que chacun en a une vision (idéalisée ou tout au contraire) assez précise, et qu’il est du coup assez difficile d’en parler subjectivement sans susciter des débats. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui le dit...
L’anthropologue J. L. Amselle parle de l’Afrique comme d'une « entité déterritorialisée », comme d’un concept sur lequel l’imaginaire planétaire vient aujourd’hui se brancher. Je suis venue moi-même avec une certaine connaissance de l’Afrique. Et il est vrai qu’à peu près tout ce que je vois ici finit toujours par se fracasser à mes inévitables préjugés. Je ne suis pas encore une « experte » du continent. Du coup, j’ai en effet beaucoup exprimé mes difficultés, mon sentiment d’inadaptation, de décalage et d’altérité angoissante. Ca a été un travail extrêmement puissant et enrichissant - et souvent déstabilisant- de réajuster mon regard. Un ami que l’on a connu ici a parlé l’autre jour d’une certaine schizophrénie à devoir sans cesse transiger entre le principe de réalité (j’entends « notre » réalité) et le respect d’une autre vérité. J’aime beaucoup la formule, c’est tout à fait ça. (Merci Vincent !)
Je ne sais pas si mon regard est juste, mais en tout cas il s’affine et, bien malgré moi, je m’aperçois qu’il me transforme. Dès notre arrivée à l’aéroport de Yaoundé – il y a donc presque deux mois – j’ai senti que les choses avaient formidablement changées. Nous étions attendus par Guy, un taximan de notre connaissance qui nous a fait un accueil souriant. Les habitants du quartier, Isaïe le Barman, la Maman beignets, David qui vend des clopes et fait des omelettes, le vieux gardien Pita (et bien d’autres) nous ont tous interpellés avec chaleur. On a repris possession de notre appart, de la voiture, des rues de Yaoundé, et de notre identité d'ici. On sait où acheter le pain, Maman Paulette est toujours au carrefour Bastos à vendre ses légumes. Je sais combien coûte un ticket de stationnement, comment recharger du crédit téléphone chez les call-boxeuses…
Mis bout à bout, ces détails finissent par métamorphoser mon quotidien. Tout est agréablement familier : j’ai appris, j’ai déjà vécu ici, je parviens à tirer mon épingle du jeu d’à peu près toutes les situations. Quand je flaire une petite arnaque, pas de problème, je sors mon accent et mon argot du cru : « Tu veux me taxer pour la chose là qui est gâtée ? » - et hop, le tour est joué là où il y a un an, je serais rentrée, vaincue, avec un objet défectueux.
Je dis ça mais hier, alors que je conduisais en compagnie d'une amie, nous nous sommes faites arrêtées par des agents de police. Dans le chaos total de la circulation, j’ai eu le malheur de franchir une ligne blanche avec ma voiture (derrière moi, quatre files de voitures s’étaient formées sur une deux voies ! CQFD). Mon amie vient de se marier avec un Camerounais, elle vit ici depuis deux ans et elle commence à connaître les codes comportementaux. C'est presque une "atangana" (blanc ou blanche qui connaît tous les trucs et ne se fait pas avoir). Je l’ai donc laissé gérer l’inévitable « négociation » avec les policiers qui se frottaient littéralement les mains et nous ont accueillis en riant et en lançant « Vous êtes tombés dans nos filets ! Grave infraction, sens interdit, danger pour la circulation… etc». D’habitude, la technique est de s'excuser, de résister, de parlementer, de s’offusquer, d’argumenter sur leur mauvaise foi… Avec un peu de chance, ils finissent pas se lasser. Mais là, nous sommes faites complètement avoir : ils nous ont tout bonnement roulés dans la farine, de façon théâtrale, en imitant presque la PJ New-Yorkaise (relevé de plaque d’immatricuation alors que nous n’avons même pas d’adresse !), pour nous faire cracher en douce le fameux petit bifeton (on les appelle les mange-mille [mille FCFA représentant 1,5 euros]), chose que je m’étais toujours refusée à faire, par principe ! Bref, de nombreuses choses m’échappent encore, mais au moins, je ne suis plus crispée sur mon incompréhension. Je me délecte même des situations de décalage qui peuvent être savoureuses.
Par exemple : lors du mariage de mon amie Nadège avec Otu, nous avions prévu des petits spectacles d’ambiance. L’un d’eux mettait en scène la mariée, dansant sur plusieurs chansons en petite jupe et haut de maillot de bain (on était à la plage !) pour « charmer » l’époux. La Mamaké d’Otu (sa grand-mère) était présente. C’était la première fois qu’elle voyait la mer et elle ne parle pas français. Elle assistait donc aux festivités à grand renforts de « Ekyé ! » (= « Hé ben ! ») et sans trop comprendre tout ce qui se passait. Au milieu du show de Nadège, elle s’est levée avec un visage visiblement indigné et a commencé à crier quelque chose en ewondo. Otu est allé la calmer, et nous avons tous pensé qu’elle était choquée par la semi-nudité de Nadège et par ses danses qui aurait pu lui paraître Olé-Olé. Mais pas du tout, elle s’est mise en colère parce que le maillot de bain de Nadège et sa petite jupe étaient noirs. Et que c’est vraiment mauvais pour la mariée de porter du noir ! A l’inverse, elle se tapait la cuisse en riant lorsqu’elle voyait des gens lire un bouquin, en maillot de bains, et allongés sur des transats. Je pense qu’elle n’a pas arrêté de proférer sa version à elle de « ils sont fous ces romains ! ».
Depuis deux mois, ce qui a changé, c’est que je tire consciemment les bénéfices de ma vie « expatriée » . J’expérimente une multiplication des vérités qui, bien sûr, ébranle mon principe de réalité mais qui surtout l’améliore. A mesure que ma vision se colore et se densifie, je m’approche un peu plus près des autres et de leurs différences. J’accepte avec moins de mal la double signification, la double logique des choses (même si ma compréhension, elle reste bien limitée). Finalement cette schizophrénie là est une belle maladie, qu fait foisonner l’esprit. Alors voilà comment je vis le Cameroun cette année : ça reste toujours la tour de babel, mais c’est sur l’air joyeux d’une chanson d’Alpha Blondy. Je ne suis pas venue ici avec une « mission » mais j’apprends beaucoup. C’est peut-être une goutte d’eau, mais mes perspectives modifiées transformeront sans doute un peu le monde que j’habite. Nos deux mois de « retour au Cameroun », je dirais qu’ils sont paisibles et joyeux, qu’ils concrétisent de belles rencontres et inaugurent une année forte, dont je perçois bien, finalement, tout le sens.
Et comme conclusion, je vous laisse découvrir la prestation musicale de François, auteur-compositeur d’un jour pour célébrer le mariage de notre ami Otu, le reggae man, avec sa « Nada Jah ».
ps: et les photos sur lesquelles j'ai travaillé ont été prises sur le vif par maman, penchée à la fenêtre de la voiture et mitraillant tout ce foisonnement. Merci mum.
Question cruciale (qui prend toute sa mesure dans les cas de ras-le-bol...)
Par exemple on peut se balader dans la rue….
On peut sortir et commencer à marcher nonchalamment à droite à gauche, pour regarder les plantes, écouter les oiseaux, respirer quelques hectolitres de gaz d’échappements au passage. Mais, enfin, le marcheur innocent comprend bien vite qu’il y a quelque chose qui cloche. Des regards le jaugent à des mètres à la ronde. Il ne semble rien faire et cela paraît suspect à cinq brouetteurs de sandales en plastiques ou de mini boîtes de concentré de tomates, qui se demandent instantanément si ce n’est pas précisément ça que le marcheur recherche. S’ensuit une discussion malaisée sur une bonne centaine de mètres, pour leur faire entendre que non, c’est pas ça qu’on cherche, d’ailleurs on n’aime pas le concentré de tomates. On trouve que c’est trop acide.
Le marcheur peut alors se rabattre en un éclair sur la technique du lèche-vitrine, mais après avoir fait une halte de dix bonnes secondes devant le seul magasin de prêt à porter de tout le quartier, et s’être rendu compte avec effroi qu’ils y vendent des vestes avec des collerettes en dentelle, il est tenté de prendre ses jambes à son cou… C’est cependant sans compter sur l’esclandre créé par la propriétaire du magasin, qui tient absolument à ce que le marcheur honore de ses célestes sandales le sol de sa boutique. Le marcheur finit donc par essayer une veste avec une collerette en dentelle. S’il n’est pas en forme, il peut même être contraint d’en faire l’achat, selon la bonne vieille formule « l’essayer c’est l’adopter ».
Il y a bien sûr la possibilité pour le marcheur de se réfugier dans un bar pour prendre une énorme Castel de 75 cl. Mais il risque fort de tomber sur un poivrot amical, qu’il ne détecte pas tout de suite comme une plaie suppurante, mais qui va forcément finir par gâcher son plaisir en venant lui postillonner allègrement au visage un salmigondis quelconque.
Le marcheur peut même finir par se faire inviter à danser sur du bikutsi, une infamie musicale distillée à plein volume par de titanesques enceintes grésillantes. Et s’il n’est pas en forme, de la même façon, il peut même se trouver contraint de danser avec le poivrot en question.
Le marcheur peut donc vouloir subitement rentrer chez lui, mais cette fois en taxi, pour éviter d’attraper l’insolation du siècle. Il se poste au bord de la route et attend qu’un taxi accepte de le prendre. Il lui a fallu du temps pour comprendre, mais maintenant c’est chose faite : il sait que c’est le taxi qui le choisit, et non pas l’inverse et il ne se vexe plus quand la voiture démarre en trombe sous ses yeux sitôt qu’il a énoncé sa destination. Il lui faut en général attendre un quart d’heure avant qu’un taximan ait la mansuétude de le prendre. Comme il a oublié de se mettre du pshitt 5/5 zone tropicale, ce quart d’heure est largement occupé à combattre les moutes-moutes, des petites mouches noires dégueulasses qui se posent en silence sur n’importe quel bout de peau et sont aussi efficaces que les gros taons de Franche Comté.
Tout dégoulinant de sueur, et éventuellement, s’il n’était pas en forme, de cette bonne vieille raousse équatoriale qui peut tomber drue à n’importe quel moment, le marcheur sera alors forcé de se reposer la question en des termes nouveaux : qu’est ce qu’on peut bien faire à Yaoundé par une belle journée comme celle-là ??
On peut aller au grand marché de Mokolo, déambuler paisiblement entre des veaux éventrés et les grands étals de poissons périmés. Dans tout ce fatras, les mamans interpellent et délivrent au passage quelques secrets de cuisine, en vendant leurs épices et leurs légumes. On peut éventuellement découvrir émerveillé que c’est aussi à cet endroit que l’on vend les cuvettes de chiottes. Comme il n’y a pas de bricomarché, on se demandait depuis des mois comment mettre la main là-dessus. On pensait presque à en importer une…
Mais si l’on est pas très vaillant ce jour-là, on peut tomber sur LE fou du marché Mokolo. Un cube de deux mettre sur deux, qu’on prendrait volontiers pour un bœuf, mais qui possède en sus d’énormes paluches qui lui servent à pincer les gens qu’il a dans le pif. Il faudra bien cinq mamans pour s’interposer, même si on a été tenté de lui filer toutes nos pièces pour qu’il arrête d’actionner ses doigts sur la chair tendre de notre bras.
On peut partir se promener à vélo sur les jolies collines vertes qui bordent la ville. En effet, le marcheur fatigué a imaginé qu’il lui serait agréable de posséder un vélo. Il est donc allé au quartier de la brique, il a essayé dix vélos d’occasion parce que le prix d’un vélo neuf lui a donné un accès d’urticaire mal placé. Son choix le plus judicieux s’est porté sur un VTT sans prétention, dont il a du faire immédiatement remplacer la selle, les roues et les freins. Si le VT-tiste a une forme olympique, il peut sortir en quelques minutes de la ville et passer en sifflotant sur de petits chemins champêtres, en ayant la chance d’apercevoir des rolliers d’Abyssinie aux ailes bleu-électrique, ou des jeunes femmes nues se baignant dans un ruisseau. Si toutefois ce jour-là il n’est pas dans son assiette, il risque d’émietter son vélo au troisième coup de pédale et de finir la balade en portant son épave … et en souriant de bonne grâces aux quolibets fulgurants des passants.
Quoi d’autre ? Bien des choses en somme… On peut se déplacer avec sa propre voiture si l’on en possède une. On peut faire trois fois le tour du marché central en évitant les cratères dans le goudron, ou emprunter le nouveau rond point, tout juste inauguré, et qui a paralysé la ville pendant des mois auparavant. Si l’on stationne et que l’on a une petite baisse de tension, il faut rester vigilant : on peut soit 1/ se mettre la roue arrière dans un ravin à 180 degrés, en pensant bêtement qu’il y avait un trottoir à la place. Ou 2/ partir flâner et découvrir en revenant qu’un policier a dégonflé les quatre pneus de la voiture et a jeté les valves en brousse. On aurait préféré une amende, mais ce policier-là n’est pas corrompu : il punit ceux qui doivent être puni et qu’on ne l’accuse pas de vouloir le ngombo. Quel petit facétieux !
Bien sûr, on peut aussi aller au Club Noah en espérant rencontrer le papa de notre Yannick international… mais on risque fort de tomber sur une brochette d'expats à la place.
On peut décider de prendre en photo toutes les devantures des coiffeuses, qui sont joliment peintes à la main, et espérer ainsi avoir sa fresque et son nom sur le mur du MOMA à la prochaine expo « Africa remix », mais on risque de revenir bredouille après s’être fait copieusement insultée par une tresseuse rebelle (mais ça, c’est vraiment si on a deux de tension ce jour là). On peut lire un bon polar qu’on a emprunté au CCF, mais si on avait pas la pêche, il se peut fort bien que le dernier cahier du vieux poche vermoulu se soit malencontreusement détaché, juste au moment fatidique. On peut bien sûr –grand classique !- décider de regarder les news sur le web, s’il y a de l’électricité, et rester de longues minutes l’œil braqué sur la page qui charge lentement. Ça occupe bien. Enfin, on peut se jeter voracement sur le spectacle de la semaine, par exemple un film au CCF, et, complètement naze, se retrouver à une conférence sur les logiques structurales de l’équipement agroalimentaire….
Ce qui fait que, par une belle journée à Yaoundé, histoire d’être en pleine forme, toute personne douée de raison qui s’interroge pourrait envisager de faire d’abord une bonne sieste.
On entend cette chanson ... C'est une sorte de caricature du Camfranglais, que parlent les jeunes et de la représentation qu'ils ont du "Kamer" et de l'Europe
Je go,
Si tu vois ma go, dis lui que je go
Je go chez les watt nous falla les do
La galère du Kamer toi même tu know
Tu bolo tu bolo mais où sont les do
Mon frère je te jure, je suis fatigué
J’ai tout fait, j’ai tout do pour chasser le ngué
J’ai wash les voitures : il n’y avait pas moy’
Le poisson, les chenilles : est-ce qu’il y avait moy ?
Alors j’ai tchat que c’est trop : il faut que je go.
Le pater, la mater et les mbindi ress
Ont dit naï que je go mais je go vitesse.
Il ne faut pas qu’ils know que j’ai envie de go
Je veux seulement qu’ils know quand je suis déjà go.
Dès que je go, va leur tchat ainsi que tous les gars du kwatt
A toutes les go du kwatt que ça gâte, que ça gâte
Quand tu such la télé tu vois que les les watt
Est-ce qu’on suffa même du ngué ? Tout le monde est bath !
Dès que je tombe là bas, je bol un bolo
N’importe quel bolo qui peut me gui les do
Promener le chien, moi je vais bolo
Laver les cadavres, moi je vais bolo
Même épouser les veuves hein ! Moi je vais bolo
Fait quoi, fait quoi, moi j’aurai les do
Foumbam, Foumbot je vais go
Chanson de Koppo, juin 1996.
Petit lexique :
Ma go : my girl, ma copine
Les watt : les white, les Blancs
Falla les do : Follow the dollars, do est une abréviation de dollars
Kamer : Cameroun
Tu bolo, tu bolo : tu bosses, tu bosses
Le ngué : le mal, le « mauvais œil »
Le kwatt : le quartier
Ça gâte, ça gâte : ça abîme, ça endommage
gui les do : give dollars
Fait quoi : fais ce que tu veux
Foumban, Foumbot : deux villes proches du Cameroun, cela exprime une courte distance, un voyage rapide, je pense.
Façon d’engoiser !
On entend des filles qui parlent d'avenir, de fric, et des Blancs...
Toujours haut en couleurs, j’ai assisté à une conversation entre deux lycéennes, qui parlaient de leurs projets d’avenir. L’une est au probatoire (première), l’autre vient d’arrêter parce qu’elle n’avait pas les moyens de payer les frais de scolarité. Du coup, elle commence un petit commerce de vêtements dans la rue. J’essaie de restituer un peu près un extrait de leur dialogue :
- Elle là même, elle veut go à Mbeng (chez les Blancs). Mais tu veux faire quoi même là bas ? Eh kyé ! Tu ne veux pas même trouver un job, tu ne veux pas même faire du business ! Tu rêves !!
- Laisse ça, tu veux que je fasse quoi ?
- Eh kyé ??? Mais tu peux trouver des idées de biz, là écoute moi : moi je veux ouvrir un petit cyber. Je dis aux filles là, amenez les photos, amenez la monnaie. Et puisqu’elles n’ont pas le temps, moi je suis là sur internet, msn messenger toute la journée et j’engoise les blancs, je les engoise là. Je mets les photos online, j’engoise les blancs et j’empoche, j’empoche la monnaie dans mes popoches. Moi je vais pas à Mbeng. J’aime trop mon Cameroun !!
Pas folle la guêpe …
Au bon Marché
On entend des gens négocier sec pour deux tomates ou une paire de chaussure et on essaie de faire pareil...
Un homme entre deux âges avait accroché le vendeur d’imperméables et entamé le marchandage traditionnel.
- Cinq Mille ! avait claironné le marchand ambulant, appelé ici le sauvetteur
- Cinq quoi ? s’insurgeait l’homme entre deux âges ; tu es même comment ? est-ce que tu as compris un jour que les gens pouvaient acheter un imperméable ici à ce prix ? Tu veux que nous trouvons l’argent où ? Tu n’as pas compris qu’il y avait eu une dévaluation dans ce pays ? Fais-moi un vrai prix mon ami.
- Tu peux mettre combien, papa ? demandait le sauvetteur. Dis ton prix, on discute. Le commerce, ce n’est pas la dictature, papa. Nous on accepte la discussion. Tu peux mettre combien ?
- Ekyé répondait le monsieur entre deux âges, tu as compris où que le client fixait le pris de la marchandise ? Fais-moi un prix d’ami, parle ton tarif, on va discuter, c’est ton métier.
- Papa, donne seulement quatre mille cinq cents
- Aaaka ! non, c’est trop. Non, non quatre mille même c’est trop. Même trois mille, c’est trop ; fais moi un vrai prix d’ami, je te donne deux mille au trop.
- Ouais papa, deux mille ce n’est pas beaucoup. Moi-même là, j’ai acheté combien si je vends deux mille ?
Un tiers crut pouvoir s’approcher et s’en mêler et dit au monsieur entre deux âges :
- L’imper-là, papa, c’est très bien hein.
- Qui t’as même appelé ? Qui t’as même demandé quoi ? Tu as compris où qu’on t’appelait ? Tu viens là, tu trouves que les gens parlent leur affaire, et tu mets ta bouche. Qui a demandé ta bouche même ? Ouais. Extrait de Trop de soleil tue l’amour, un roman de Mongo Beti.
Les Monts Alantika, frontière Cameroun et Nigeria, on y a fait un trek de 4 jours
On s'est arrêté dans des villages, comme Bimlerou-haut, pour manger et dormir. A chaque fois qu'on sortait un truc de nos sacs, quinze gamins rappliquaient pour observer nos ustensiles.
C'est le buffle qui m'a dit, que ...
Une vieille femme koma prépare le mil, elle porte l'habit de feuilles traditionnel. L'ethnie Koma est une ethnie des montagnes. Ils ont fui les plaines et leurs guerres. Maintenan, les jeunes Koma se rapprochent dangereusement du monde d'en bas : certains portent des tee-shirts YES WE CAN, avec un gros portrait de barak Obama.
Ces deux jeunes filles revenaient d'une fête de la récolte dans un village voisin, elles chantaient sur le trajet. Arrivés au village, elles ont fait des commentaires sans fin en langue Koma, et elles se sont endormies à côté de nous.
Mon premier Baobab ...
Les Bubales, dans le parc de Boubanjida
Empreintes de babouin
De loin...
On en a vu d'autres, des bêtes à cornes : des hyppotragues, cobe de fasa, guib harnachées etc, qui ressemblent tous à des espèces de bambis africains. Mon préféré, c'est encore le Bubale avec son grand nez...
Tout ceux que nous rencontrons ici en ville ont un village. C’est celui de leur père ou de leur grand-mère. Ils y retournent toujours, pour quelques jours ou plus longtemps. Il y a toujours une fierté, une connexion. Les gens qui viennent du même village sont des « frères ». Ils ont les mêmes « pères et « mères ». Dans les villages, j’ai entendu dire que la parenté se partage. Il n’y a jamais d’orphelins.
Lorsque les gens rentrent au village, ils doivent ramener du pain, du riz, du savon. Les enfants du village ne peuvent pas revenir les mains vides. Il faut qu’ensuite tout soit partagé équitablement. Pas question de chérir sa famille de sang et d’oublier sa famille de terre.
Nous sommes allés passer trois jours à Nkekak, le village de Gisèle.
Pour y aller, il n’y a pas de pistes praticables en voiture. Il faut donc prendre une moto ou marcher. On a choisi les motos. Au départ, on reste encore sur la plaine, on traverse de gros bourgs. Petit à petit, les maisons se raréfient, rapetissent, sont faites de terre plutôt que de briques. Puis on entre dans la forêt, et la forêt cache la montagne. La route est longue et difficile. On passe d’immenses flaques de boue, des ornières et des sources. Ca monte à pic. Il y a de moins en moins de maisons, de plus en plus d’arbres.
On s’enfonce, on va loin…
Enfin on débouche sur une plaine entourée de collines. On nous prévient : On arrive à Nkekak. On voit peu de maisons. Elles sont pourtant nombreuses, presque invisibles sous l’épaisse végétation. Quelques personnes éparses se tiennent debout au bord de la piste.
Mais soudain, un petit groupe, attroupé sous un arbre, se met à applaudir. Les femmes crient.
Cinquante personnes se jettent sur nous, nous serrent les mains. Nous prennent dans leurs bras. Certains ont l’air émus : « bonjour maman, bonjour », « bonjour papa ». Là bas, pas de Monsieur, Madame. Les marques de respect sont des marques de filiation. Un accueil de pape au milieu de nulle part.
Merde. On ne s’attendait pas à ça. J’ai les larmes aux yeux.
Gisèle nous conduit dans la maison de sa mère. Elle y habite avec Aristide, son fils aîné. Gisèle nous raconte que lorsqu’il était petit Aristide était brillant, le plus brillant des garçons du village. On pensait l’envoyer faire de belles études. Il suscitait la jalousie, car si un enfant partait pour étudier, il ne pourrait probablement pas y en avoir un deuxième au village. Adolescent, Aristide est tombé très malade. Des guérisseurs sont venus. Ils ont enterré Aristide dans la cuisine. Ils ont ensuite allumé un feu au-dessus de la « tombe » où il était vivant. C’était pour faire partir le mal. Depuis, Aristide n’est plus le même. Il est devenu « irresponsable ». Son intelligence ne fait plus parler de lui. Il est donc resté avec sa mère. Gisèle et tous les gens du village, pensent qu’il a été victime de sorcellerie. On a voulu empêcher son succès. C’est un homme anéanti. C’est Aristide qui semble le plus heureux de notre venue. Il ne nous quitte pas. Il nous montre les plantes, et comment récolter le cacao, comment se laver les dents avec des branches d’Hibiscus. Il nous emmène au marché le plus proche. Trois heures de marches dans la montagne. Il salue tout le monde au marché. Il rayonne.
Tous nous dévisagent intensément. On est l’attraction. Mais je ne me sens pas prise au piège de cette curiosité – comme c’est le cas parfois à Yaoundé.
Notre venue au village n’est pas anodine. Nous sommes là comme « ambassadeurs » du jumelage entre Nkekak et mon village natal, Amage. Le jumelage n’est pour l’instant qu’un projet de correspondances entre les écoles. Mais tous trouvent la démarche importante, significative. Gisèle a initié ce jumelage. Elle n’habite plus au village. Elle est une de celle – la seule en fait – qui a « réussi », et habite en ville. Elle veut faire bouger les choses. Ouvrir un peu les espaces et les perspectives. Les gens ici n’ont pas d’électricité, pas de journaux, si peu de livres. Gisèle nous explique qu’ils ne connaissent en fait que ce qu’ils ont sous les yeux et à portée de jambes.
Notre venue signifie donc quelque chose. Un pas vers l’avant, un pas vers l’ailleurs, une chance. On nous accueille de manière très protocolaire : les notables nous offrent le vin de palme (c’est un alcool naturel tiré du palmier, c’est blanc et ça sent la colle fraîche). Ils font des discours en Mbo (c’est leur langue et le nom de leur ethnie). Gisèle traduit. On nous emmène saluer les personnes importantes. Les enfants apparaissent soudain. Ils sont très nombreux. Ils courent vers nous. Nous entourent, se pressent contre nous. Je donne la main à une petite fille. Soudain dix autres veulent aussi ce privilège. Du coup, je donne mes doigts, mes avants bras, mes coudes. Ils se « chicotent » un peu pour pouvoir garder leur place.
Le lendemain, nous allons visiter l’école. On a amené un peu de matériel. J’aimerais faire venir des livres, des manuels, monter une sorte de bibliothèque. Gisèle m’explique que tout est compliqué. Un « don » important pourrait susciter des jalousies, des conflits. Il en existe d’ailleurs déjà beaucoup au village. Des histoires de « chefs » qui se disputent le pouvoir. Il faut aller doucement, dit-elle. On ne comprend pas de quoi il s’agit. « personne ne comprend, dit-elle, mais tout le monde se tait ! »
Une fête est donnée en notre honneur : d’abord une messe, donnée par un catéchiste. Un homme monte en chaire. Il s’exprime en français. Il remercie Dieu pour notre venue. Nous les frères. Il ne nous demande rien. Il nous laisse seuls juges de la misère dans laquelle ils vivent.
Les notables hochent la tête. Ils ne demandent rien mais ils attendent tout. Gisèle fulmine. Elle prend la parole, et leur dit à tous que nous ne sommes pas les Sauveurs. Que notre aide sera précieuse, mais peut être pas de la manière dont ils le pensent. Que nous ne ferons rien, tant qu’ils ne feront rien eux-mêmes, pour eux-mêmes. Elle me dit « Je leur avais déjà dit tout cela …je ne sais pas s’ils ont compris. Ils sont têtus. » Ce qui est tenace, en fait, c’est le mythe du Blanc prodigue.
Gisèle a essayé de créer des GIC (groupes d’initiatives communes), de fédérer un peu les gens autour d’une activité agricole. A Nkekak et alentour, les gens vivent de l’agriculture exclusivement. Tout pousse en abondance. La nature est généreuse, les enfants sont beaux. Pour acheter des produits manufacturés, ils vendent le café, l’huile de palme qu’ils fabriquent eux-mêmes. Mais Gisèle désespère qu’ils ne s’organisent pas mieux, pour développer collectivement leurs productions.
A la sortie de la messe, les femmes dansent. La danse traditionnelle, qui fait venir les « masques ». On ne sait pas qui se cache sous les masques. Tout cela est un peu magique. Ceux qui sont là-dessous dansent frénétiquement. Ils ne sont pas dans leur « état normal ». On m’invite à danser aussi. Tant pis si je ne sais pas comment elles font bouger leurs épaules aussi vite que des pattes de sauterelles. J’y vais. Les femmes réchauffent l’ambiance, un peu tendue à la sortie de l’église (une grande bâtisse en terre)
La veille au soir, on a eu droit à un grand repas. Ils avaient tué deux coqs, fait cuire 5 kilos de riz, et préparé des mets traditionnels : le cocki (fait de haricots secs écrasés), le mets pistache, le couscous de manioc, le taro, le makabo … Les hommes sont servis dans la grande pièce, chez la mère de Gisèle. Les femmes sont dehors, à côté de la cuisine, qui est toujours dans une dépendance extérieure. Des plats sont répartis aux pieds de groupes de femmes. Il y a une « partageuse », qui s’assure que tout est distribué équitablement. La « partageuse » n’oublie pas cependant de donner les meilleurs morceaux aux aînées. Une vieille femme se met à chanter. Gisèle me dit que c’est un chant en son honneur. En l’honneur des femmes qui savent s’ouvrir aux autres, qui sont généreuses, qui savent rayonner. Les langues se délient. Les femmes me posent des questions sur nos habitudes en France. Je sens que je suis à ma place. Petit moment d’ivresse féministe.
Dans la pièce d’à côté, François assiste aux débats liés au programme des festivités pour notre venue. Il se lance dans un discours sur les méfaits de la télévision… au cas où ! On en rigole après coup … difficile de se sentir en adéquation … Je crois qu’il aurait été plus détendu avec les femmes et leurs conversations simples et chaleureuses.
Quand on part, on nous fait promettre que nous reviendrons, que ce n’était pas une simple visite, qu’on enverra des photos, que ce sera le début d’une amitié. Si Gisèle vient en France, dans mon village, aura-t-elle le même accueil généreux ? En tout cas, on y retournera, on a été profondément touchés. C’est, pour le temps qu’on est ici, notre village.
Et pour ceux qui arrivent au bout de tout ça, une petite démonstration de danse traditionnelle en vidéo: