
Bientôt deux mois que nous sommes revenus « chez nous » au Cameroun. Après un an de vie ici, on avait hâte de rentrer chez nous en France, se réchauffer aux familles, aux amis et aux bons fromages, à la « gnôle » de mon oncle Philippe et à la bergerie dans les Alpes. Et maintenant, en véritables expatriés, nous sommes de retour dans notre autre chez nous, celui avec les guillemets, mais celui où on habite et où nous avons construit un vrai morceau de vie. A l’aéroport de Casablanca, première escale vers le Cameroun, premier pied sur le continent africain, je crois qu’on se regardait avec un léger doute au fond des yeux : pourquoi au juste s’arracher encore un an à tout ce qui nous est cher ? Après tout, nous ne sommes pas venus en Afrique avec une mission accrochée aux tripes.
Certains sont là avec la passion vrillée au corps : des orphelinats à gérer, des fonds chiffrés en millions d’euros à répartir sur des programmes d’aide au développement, ou encore la volonté de se donner entièrement, généreusement pour une cause précise (comme JB et Marie qui se sont lancés dans une aventure humanitaire dont le sens est fort). Après tout, nous sommes venus en curieux, en rêveurs je dirais même : avec l’envie de voyage et le simple désir d’ailleurs … et cette posture nous a joué des tours, parfois.
En France, beaucoup m’ont fait des retours sur le blog qui m’ont parfois surprise. « Vu ce que tu dis sur le blog, ça a vraiment du être une année difficile (mais non !) » ou encore « tes positions sont parfois un peu violentes (ah bon ?) ». Lorsque je faisais de l’humour, on lisait aussi pas mal d’amertume. Et lorsque j´émettais une opinion sur, par exemple, le rapport entre français-camerounais/blanc-noir, on la politisait. Une part de tout cela est peut-être de mon ressort, mais je ne peux m’empêcher de penser que l’Afrique suscite décidément des images fortes, que chacun en a une vision (idéalisée ou tout au contraire) assez précise, et qu’il est du coup assez difficile d’en parler subjectivement sans susciter des débats. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui le dit...
L’anthropologue J. L. Amselle parle de l’Afrique comme d'une « entité déterritorialisée », comme d’un concept sur lequel l’imaginaire planétaire vient aujourd’hui se brancher. Je suis venue moi-même avec une certaine connaissance de l’Afrique. Et il est vrai qu’à peu près tout ce que je vois ici finit toujours par se fracasser à mes inévitables préjugés. Je ne suis pas encore une « experte » du continent. Du coup, j’ai en effet beaucoup exprimé mes difficultés, mon sentiment d’inadaptation, de décalage et d’altérité angoissante. Ca a été un travail extrêmement puissant et enrichissant - et souvent déstabilisant- de réajuster mon regard. Un ami que l’on a connu ici a parlé l’autre jour d’une certaine schizophrénie à devoir sans cesse transiger entre le principe de réalité (j’entends « notre » réalité) et le respect d’une autre vérité. J’aime beaucoup la formule, c’est tout à fait ça. (Merci Vincent !)Je ne sais pas si mon regard est juste, mais en tout cas il s’affine et, bien malgré moi, je m’aperçois qu’il me transforme. Dès notre arrivée à l’aéroport de Yaoundé – il y a donc presque deux mois – j’ai senti que les choses avaient formidablement changées. Nous étions attendus par Guy, un taximan de notre connaissance qui nous a fait un accueil souriant. Les habitants du quartier, Isaïe le Barman, la Maman beignets, David qui vend des clopes et fait des omelettes, le vieux gardien Pita (et bien d’autres) nous ont tous interpellés avec chaleur. On a repris possession de notre appart, de la voiture, des rues de Yaoundé, et de notre identité d'ici. On sait où acheter le pain, Maman Paulette est toujours au carrefour Bastos à vendre ses légumes. Je sais combien coûte un ticket de stationnement, comment recharger du crédit téléphone chez les call-boxeuses…

Mis bout à bout, ces détails finissent par métamorphoser mon quotidien. Tout est agréablement familier : j’ai appris, j’ai déjà vécu ici, je parviens à tirer mon épingle du jeu d’à peu près toutes les situations. Quand je flaire une petite arnaque, pas de problème, je sors mon accent et mon argot du cru : « Tu veux me taxer pour la chose là qui est gâtée ? » - et hop, le tour est joué là où il y a un an, je serais rentrée, vaincue, avec un objet défectueux.
Je dis ça mais hier, alors que je conduisais en compagnie d'une amie, nous nous sommes faites arrêtées par des agents de police. Dans le chaos total de la circulation, j’ai eu le malheur de franchir une ligne blanche avec ma voiture (derrière moi, quatre files de voitures s’étaient formées sur une deux voies ! CQFD). Mon amie vient de se marier avec un Camerounais, elle vit ici depuis deux ans et elle commence à connaître les codes comportementaux. C'est presque une "atangana" (blanc ou blanche qui connaît tous les trucs et ne se fait pas avoir). Je l’ai donc laissé gérer l’inévitable « négociation » avec les policiers qui se frottaient littéralement les mains et nous ont accueillis en riant et en lançant « Vous êtes tombés dans nos filets ! Grave infraction, sens interdit, danger pour la circulation… etc». D’habitude, la technique est de s'excuser, de résister, de parlementer, de s’offusquer, d’argumenter sur leur mauvaise foi… Avec un peu de chance, ils finissent pas se lasser. Mais là, nous sommes faites complètement avoir : ils nous ont tout bonnement roulés dans la farine, de façon théâtrale, en imitant presque la PJ New-Yorkaise (relevé de plaque d’immatricuation alors que nous n’avons même pas d’adresse !), pour nous faire cracher en douce le fameux petit bifeton (on les appelle les mange-mille [mille FCFA représentant 1,5 euros]), chose que je m’étais toujours refusée à faire, par principe ! Bref, de nombreuses choses m’échappent encore, mais au moins, je ne suis plus crispée sur mon incompréhension. Je me délecte même des situations de décalage qui peuvent être savoureuses.
Par exemple : lors du mariage de mon amie Nadège avec Otu, nous avions prévu des petits spectacles d’ambiance. L’un d’eux mettait en scène la mariée, dansant sur plusieurs chansons en petite jupe et haut de maillot de bain (on était à la plage !) pour « charmer » l’époux. La Mamaké d’Otu (sa grand-mère) était présente. C’était la première fois qu’elle voyait la mer et elle ne parle pas français. Elle assistait donc aux festivités à grand renforts de « Ekyé ! » (= « Hé ben ! ») et sans trop comprendre tout ce qui se passait. Au milieu du show de Nadège, elle s’est levée avec un visage visiblement indigné et a commencé à crier quelque chose en ewondo. Otu est allé la calmer, et nous avons tous pensé qu’elle était choquée par la semi-nudité de Nadège et par ses danses qui aurait pu lui paraître Olé-Olé. Mais pas du tout, elle s’est mise en colère parce que le maillot de bain de Nadège et sa petite jupe étaient noirs. Et que c’est vraiment mauvais pour la mariée de porter du noir ! A l’inverse, elle se tapait la cuisse en riant lorsqu’elle voyait des gens lire un bouquin, en maillot de bains, et allongés sur des transats. Je pense qu’elle n’a pas arrêté de proférer sa version à elle de « ils sont fous ces romains ! ».
Depuis deux mois, ce qui a changé, c’est que je tire consciemment les bénéfices de ma vie « expatriée » . J’expérimente une multiplication des vérités qui, bien sûr, ébranle mon principe de réalité mais qui surtout l’améliore. A mesure que ma vision se colore et se densifie, je m’approche un peu plus près des autres et de leurs différences. J’accepte avec moins de mal la double signification, la double logique des choses (même si ma compréhension, elle reste bien limitée). Finalement cette schizophrénie là est une belle maladie, qu fait foisonner l’esprit. Alors voilà comment je vis le Cameroun cette année : ça reste toujours la tour de babel, mais c’est sur l’air joyeux d’une chanson d’Alpha Blondy. Je ne suis pas venue ici avec une « mission » mais j’apprends beaucoup. C’est peut-être une goutte d’eau, mais mes perspectives modifiées transformeront sans doute un peu le monde que j’habite. Nos deux mois de « retour au Cameroun », je dirais qu’ils sont paisibles et joyeux, qu’ils concrétisent de belles rencontres et inaugurent une année forte, dont je perçois bien, finalement, tout le sens.
Et comme conclusion, je vous laisse découvrir la prestation musicale de François, auteur-compositeur d’un jour pour célébrer le mariage de notre ami Otu, le reggae man, avec sa « Nada Jah ».
ps: et les photos sur lesquelles j'ai travaillé ont été prises sur le vif par maman, penchée à la fenêtre de la voiture et mitraillant tout ce foisonnement. Merci mum.






Bravo pour Otu et Nada Jah,
RépondreSupprimerbravo pour ce beau texte qui nous conduit avec vous,
bravo pour le film fort bien fait et très sympathique.
Gros bisous du Sud de la France,
Damery (un des nombreux cousins de François)
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RépondreSupprimerMerci Flora pour ce long billet plein de chaleur et de couleurs. Merci de partager ton quotidien, de nous faire part de ton regard, avec ton écriture pleine de sensibilité et de sincérité. On ne se connaît pas et pourtant chaque épisode de Yaoundé est pour moi une fête, une bulle de lecture qui va me faire grandir, m'interroger, regarder autrement mes élèves africains...J'ai regretté vous avoir "loupés" cet été, mais ce n'est que partie remise.
RépondreSupprimerC'est bon, ce rythme reggae qui donne envie de se déhancher: tant pis pour les voisins. C'est chaud, en ce dimanche soir, alors que les températures sont passées en mode hiver, que dans la rue les cris des manifestants semblent se perdre avant d'arriver à l'Elysée. C'est chouette de vous apercevoir tout sourire, malgré un goût de trop peu.
Félicitations et mille voeux de bonheur à Otu et Nadège!
A très vite pour d'autres nouvelles. Bises
Anne, Ecole Bolivar
PS: et les dessins? qui les fait?
nous gettions votre blog , et par hasard je l'ouvre et tombe sur cette saga du marcheur. plein de verve et de poésie , marcher nous donne à voir tout cela ! ....
RépondreSupprimereh zut , en marchant sur votre blog , je viens de faire bruler une casserole! c'est malin et ce qui prouve bien que ce que vous écrivez me passionne!
continuez surtout a plus isa
j'aime bien ce que tu écris Flora.
RépondreSupprimerla "réalité" en Afrique me semblait mouvante, changeante, dérangeante.
avec ses indémodables et ses surprises, toujours, au détour de chaque coin de rue ou de chaque phrase.
ce que tu décris sur cette 2e arrivée me parle, beaucoup. depuis que j'ai senti ça à NDJ, je repère ce sentiment, mélange connu/inconnu, dès qu'il n'est pas loin. et il apparaît aussi par ici...
merci de faire partager aussi vos moments de fête à tous les 2.
bises
Hélène