mardi 8 décembre 2009

Trois jours au village


Tout ceux que nous rencontrons ici en ville ont un village. C’est celui de leur père ou de leur grand-mère. Ils y retournent toujours, pour quelques jours ou plus longtemps. Il y a toujours une fierté, une connexion. Les gens qui viennent du même village sont des « frères ». Ils ont les mêmes « pères et « mères ». Dans les villages, j’ai entendu dire que la parenté se partage. Il n’y a jamais d’orphelins.










Lorsque les gens rentrent au village, ils doivent ramener du pain, du riz, du savon. Les enfants du village ne peuvent pas revenir les mains vides. Il faut qu’ensuite tout soit partagé équitablement. Pas question de chérir sa famille de sang et d’oublier sa famille de terre.





Nous sommes allés passer trois jours à Nkekak, le village de Gisèle.




Pour y aller, il n’y a pas de pistes praticables en voiture. Il faut donc prendre une moto ou marcher. On a choisi les motos. Au départ, on reste encore sur la plaine, on traverse de gros bourgs. Petit à petit, les maisons se raréfient, rapetissent, sont faites de terre plutôt que de briques. Puis on entre dans la forêt, et la forêt cache la montagne. La route est longue et difficile. On passe d’immenses flaques de boue, des ornières et des sources. Ca monte à pic. Il y a de moins en moins de maisons, de plus en plus d’arbres.
On s’enfonce, on va loin…
Enfin on débouche sur une plaine entourée de collines. On nous prévient : On arrive à Nkekak. On voit peu de maisons. Elles sont pourtant nombreuses, presque invisibles sous l’épaisse végétation. Quelques personnes éparses se tiennent debout au bord de la piste.
Mais soudain, un petit groupe, attroupé sous un arbre, se met à applaudir. Les femmes crient.
Cinquante personnes se jettent sur nous, nous serrent les mains. Nous prennent dans leurs bras. Certains ont l’air émus : « bonjour maman, bonjour », « bonjour papa ». Là bas, pas de Monsieur, Madame. Les marques de respect sont des marques de filiation. Un accueil de pape au milieu de nulle part.
Merde. On ne s’attendait pas à ça. J’ai les larmes aux yeux.





Gisèle nous conduit dans la maison de sa mère. Elle y habite avec Aristide, son fils aîné. Gisèle nous raconte que lorsqu’il était petit Aristide était brillant, le plus brillant des garçons du village. On pensait l’envoyer faire de belles études. Il suscitait la jalousie, car si un enfant partait pour étudier, il ne pourrait probablement pas y en avoir un deuxième au village. Adolescent, Aristide est tombé très malade. Des guérisseurs sont venus. Ils ont enterré Aristide dans la cuisine. Ils ont ensuite allumé un feu au-dessus de la « tombe » où il était vivant. C’était pour faire partir le mal. Depuis, Aristide n’est plus le même. Il est devenu « irresponsable ». Son intelligence ne fait plus parler de lui. Il est donc resté avec sa mère. Gisèle et tous les gens du village, pensent qu’il a été victime de sorcellerie. On a voulu empêcher son succès. C’est un homme anéanti.
C’est Aristide qui semble le plus heureux de notre venue. Il ne nous quitte pas. Il nous montre les plantes, et comment récolter le cacao, comment se laver les dents avec des branches d’Hibiscus. Il nous emmène au marché le plus proche. Trois heures de marches dans la montagne. Il salue tout le monde au marché. Il rayonne. 

Tous nous dévisagent intensément. On est l’attraction. Mais je ne me sens pas prise au piège de cette curiosité – comme c’est le cas parfois à Yaoundé.




Notre venue au village n’est pas anodine. Nous sommes là comme « ambassadeurs » du jumelage entre Nkekak et mon village natal, Amage. Le jumelage n’est pour l’instant qu’un projet de correspondances entre les écoles. Mais tous trouvent la démarche importante, significative. Gisèle a initié ce jumelage. Elle n’habite plus au village. Elle est une de celle – la seule en fait – qui a « réussi », et habite en ville. Elle veut faire bouger les choses. Ouvrir un peu les espaces et les perspectives. Les gens ici n’ont pas d’électricité, pas de journaux, si peu de livres. Gisèle nous explique qu’ils ne connaissent en fait que ce qu’ils ont sous les yeux et à portée de jambes.










                                                                 








Notre venue signifie donc quelque chose. Un pas vers l’avant, un pas vers l’ailleurs, une chance. On nous accueille de manière très protocolaire : les notables nous offrent le vin de palme (c’est un alcool naturel tiré du palmier, c’est blanc et ça sent la colle fraîche). Ils font des discours en Mbo (c’est leur langue et le nom de leur ethnie). Gisèle traduit. On nous emmène saluer les personnes importantes. Les enfants apparaissent soudain. Ils sont très nombreux. Ils courent vers nous. Nous entourent, se pressent contre nous. Je donne la main à une petite fille. Soudain dix autres veulent aussi ce privilège. Du coup, je donne mes doigts, mes avants bras, mes coudes. Ils se « chicotent » un peu pour pouvoir garder leur place.













Le lendemain, nous allons visiter l’école. On a amené un peu de matériel. J’aimerais faire venir des livres, des manuels, monter une sorte de bibliothèque. Gisèle m’explique que tout est compliqué. Un « don » important pourrait susciter des jalousies, des conflits. Il en existe d’ailleurs déjà beaucoup au village. Des histoires de « chefs » qui se disputent le pouvoir. Il faut aller doucement, dit-elle. On ne comprend pas de quoi il s’agit. « personne ne comprend, dit-elle, mais tout le monde se tait ! »









Une fête est donnée en notre honneur : d’abord une messe, donnée par un catéchiste. Un homme monte en chaire. Il s’exprime en français. Il remercie Dieu pour notre venue. Nous les frères. Il ne nous demande rien. Il nous laisse seuls juges de la misère dans laquelle ils vivent.
Les notables hochent la tête. Ils ne demandent rien mais ils attendent tout. Gisèle fulmine. Elle prend la parole, et leur dit à tous que nous ne sommes pas les Sauveurs. Que notre aide sera précieuse, mais peut être pas de la manière dont ils le pensent. Que nous ne ferons rien, tant qu’ils ne feront rien eux-mêmes, pour eux-mêmes. Elle me dit « Je leur avais déjà dit tout cela …je ne sais pas s’ils ont compris. Ils sont têtus. » Ce qui est tenace, en fait, c’est le mythe du Blanc prodigue.


Gisèle a essayé de créer des GIC (groupes d’initiatives communes), de fédérer un peu les gens autour d’une activité agricole. A Nkekak et alentour, les gens vivent de l’agriculture exclusivement. Tout pousse en abondance. La nature est généreuse, les enfants sont beaux. Pour acheter des produits manufacturés, ils vendent le café, l’huile de palme qu’ils fabriquent eux-mêmes. Mais Gisèle désespère qu’ils ne s’organisent pas mieux, pour développer collectivement leurs productions.


 A la sortie de la messe, les femmes dansent. La danse traditionnelle, qui fait venir les « masques ». On ne sait pas qui se cache sous les masques. Tout cela est un peu magique. Ceux qui sont là-dessous dansent frénétiquement. Ils ne sont pas dans leur « état normal ». On m’invite à danser aussi. Tant pis si je ne sais pas comment elles font bouger leurs épaules aussi vite que des pattes de sauterelles. J’y vais. Les femmes réchauffent l’ambiance, un peu tendue à la sortie de l’église (une grande bâtisse en terre)






La veille au soir, on a eu droit à un grand repas. Ils avaient tué deux coqs, fait cuire 5 kilos de riz, et préparé des mets traditionnels : le cocki (fait de haricots secs écrasés), le mets pistache, le couscous de manioc, le taro, le makabo … Les hommes sont servis dans la grande pièce, chez la mère de Gisèle. Les femmes sont dehors, à côté de la cuisine, qui est toujours dans une dépendance extérieure. Des plats sont répartis aux pieds de groupes de femmes. Il y a une « partageuse », qui s’assure que tout est distribué équitablement. La « partageuse » n’oublie pas cependant de donner les meilleurs morceaux aux aînées. Une vieille femme se met à chanter. Gisèle me dit que c’est un chant en son honneur. En l’honneur des femmes qui savent s’ouvrir aux autres, qui sont généreuses, qui savent rayonner. Les langues se délient. Les femmes me posent des questions sur nos habitudes en France. Je sens que je suis à ma place. Petit moment d’ivresse féministe.
Dans la pièce d’à côté, François assiste aux débats liés au programme des festivités pour notre venue. Il se lance dans un discours sur les méfaits de la télévision… au cas où ! On en rigole après coup … difficile de se sentir en adéquation … Je crois qu’il aurait été plus détendu avec les femmes et leurs conversations simples et chaleureuses.







Quand on part, on nous fait promettre que nous reviendrons, que ce n’était pas une simple visite, qu’on enverra des photos, que ce sera le début d’une amitié. Si Gisèle vient en France, dans mon village, aura-t-elle le même accueil généreux ? En tout cas, on y retournera, on a été profondément touchés. C’est, pour le temps qu’on est ici, notre village.


Et pour ceux qui arrivent au bout de tout ça, une petite démonstration de danse traditionnelle en vidéo: