mardi 8 décembre 2009

Trois jours au village


Tout ceux que nous rencontrons ici en ville ont un village. C’est celui de leur père ou de leur grand-mère. Ils y retournent toujours, pour quelques jours ou plus longtemps. Il y a toujours une fierté, une connexion. Les gens qui viennent du même village sont des « frères ». Ils ont les mêmes « pères et « mères ». Dans les villages, j’ai entendu dire que la parenté se partage. Il n’y a jamais d’orphelins.










Lorsque les gens rentrent au village, ils doivent ramener du pain, du riz, du savon. Les enfants du village ne peuvent pas revenir les mains vides. Il faut qu’ensuite tout soit partagé équitablement. Pas question de chérir sa famille de sang et d’oublier sa famille de terre.





Nous sommes allés passer trois jours à Nkekak, le village de Gisèle.




Pour y aller, il n’y a pas de pistes praticables en voiture. Il faut donc prendre une moto ou marcher. On a choisi les motos. Au départ, on reste encore sur la plaine, on traverse de gros bourgs. Petit à petit, les maisons se raréfient, rapetissent, sont faites de terre plutôt que de briques. Puis on entre dans la forêt, et la forêt cache la montagne. La route est longue et difficile. On passe d’immenses flaques de boue, des ornières et des sources. Ca monte à pic. Il y a de moins en moins de maisons, de plus en plus d’arbres.
On s’enfonce, on va loin…
Enfin on débouche sur une plaine entourée de collines. On nous prévient : On arrive à Nkekak. On voit peu de maisons. Elles sont pourtant nombreuses, presque invisibles sous l’épaisse végétation. Quelques personnes éparses se tiennent debout au bord de la piste.
Mais soudain, un petit groupe, attroupé sous un arbre, se met à applaudir. Les femmes crient.
Cinquante personnes se jettent sur nous, nous serrent les mains. Nous prennent dans leurs bras. Certains ont l’air émus : « bonjour maman, bonjour », « bonjour papa ». Là bas, pas de Monsieur, Madame. Les marques de respect sont des marques de filiation. Un accueil de pape au milieu de nulle part.
Merde. On ne s’attendait pas à ça. J’ai les larmes aux yeux.





Gisèle nous conduit dans la maison de sa mère. Elle y habite avec Aristide, son fils aîné. Gisèle nous raconte que lorsqu’il était petit Aristide était brillant, le plus brillant des garçons du village. On pensait l’envoyer faire de belles études. Il suscitait la jalousie, car si un enfant partait pour étudier, il ne pourrait probablement pas y en avoir un deuxième au village. Adolescent, Aristide est tombé très malade. Des guérisseurs sont venus. Ils ont enterré Aristide dans la cuisine. Ils ont ensuite allumé un feu au-dessus de la « tombe » où il était vivant. C’était pour faire partir le mal. Depuis, Aristide n’est plus le même. Il est devenu « irresponsable ». Son intelligence ne fait plus parler de lui. Il est donc resté avec sa mère. Gisèle et tous les gens du village, pensent qu’il a été victime de sorcellerie. On a voulu empêcher son succès. C’est un homme anéanti.
C’est Aristide qui semble le plus heureux de notre venue. Il ne nous quitte pas. Il nous montre les plantes, et comment récolter le cacao, comment se laver les dents avec des branches d’Hibiscus. Il nous emmène au marché le plus proche. Trois heures de marches dans la montagne. Il salue tout le monde au marché. Il rayonne. 

Tous nous dévisagent intensément. On est l’attraction. Mais je ne me sens pas prise au piège de cette curiosité – comme c’est le cas parfois à Yaoundé.




Notre venue au village n’est pas anodine. Nous sommes là comme « ambassadeurs » du jumelage entre Nkekak et mon village natal, Amage. Le jumelage n’est pour l’instant qu’un projet de correspondances entre les écoles. Mais tous trouvent la démarche importante, significative. Gisèle a initié ce jumelage. Elle n’habite plus au village. Elle est une de celle – la seule en fait – qui a « réussi », et habite en ville. Elle veut faire bouger les choses. Ouvrir un peu les espaces et les perspectives. Les gens ici n’ont pas d’électricité, pas de journaux, si peu de livres. Gisèle nous explique qu’ils ne connaissent en fait que ce qu’ils ont sous les yeux et à portée de jambes.










                                                                 








Notre venue signifie donc quelque chose. Un pas vers l’avant, un pas vers l’ailleurs, une chance. On nous accueille de manière très protocolaire : les notables nous offrent le vin de palme (c’est un alcool naturel tiré du palmier, c’est blanc et ça sent la colle fraîche). Ils font des discours en Mbo (c’est leur langue et le nom de leur ethnie). Gisèle traduit. On nous emmène saluer les personnes importantes. Les enfants apparaissent soudain. Ils sont très nombreux. Ils courent vers nous. Nous entourent, se pressent contre nous. Je donne la main à une petite fille. Soudain dix autres veulent aussi ce privilège. Du coup, je donne mes doigts, mes avants bras, mes coudes. Ils se « chicotent » un peu pour pouvoir garder leur place.













Le lendemain, nous allons visiter l’école. On a amené un peu de matériel. J’aimerais faire venir des livres, des manuels, monter une sorte de bibliothèque. Gisèle m’explique que tout est compliqué. Un « don » important pourrait susciter des jalousies, des conflits. Il en existe d’ailleurs déjà beaucoup au village. Des histoires de « chefs » qui se disputent le pouvoir. Il faut aller doucement, dit-elle. On ne comprend pas de quoi il s’agit. « personne ne comprend, dit-elle, mais tout le monde se tait ! »









Une fête est donnée en notre honneur : d’abord une messe, donnée par un catéchiste. Un homme monte en chaire. Il s’exprime en français. Il remercie Dieu pour notre venue. Nous les frères. Il ne nous demande rien. Il nous laisse seuls juges de la misère dans laquelle ils vivent.
Les notables hochent la tête. Ils ne demandent rien mais ils attendent tout. Gisèle fulmine. Elle prend la parole, et leur dit à tous que nous ne sommes pas les Sauveurs. Que notre aide sera précieuse, mais peut être pas de la manière dont ils le pensent. Que nous ne ferons rien, tant qu’ils ne feront rien eux-mêmes, pour eux-mêmes. Elle me dit « Je leur avais déjà dit tout cela …je ne sais pas s’ils ont compris. Ils sont têtus. » Ce qui est tenace, en fait, c’est le mythe du Blanc prodigue.


Gisèle a essayé de créer des GIC (groupes d’initiatives communes), de fédérer un peu les gens autour d’une activité agricole. A Nkekak et alentour, les gens vivent de l’agriculture exclusivement. Tout pousse en abondance. La nature est généreuse, les enfants sont beaux. Pour acheter des produits manufacturés, ils vendent le café, l’huile de palme qu’ils fabriquent eux-mêmes. Mais Gisèle désespère qu’ils ne s’organisent pas mieux, pour développer collectivement leurs productions.


 A la sortie de la messe, les femmes dansent. La danse traditionnelle, qui fait venir les « masques ». On ne sait pas qui se cache sous les masques. Tout cela est un peu magique. Ceux qui sont là-dessous dansent frénétiquement. Ils ne sont pas dans leur « état normal ». On m’invite à danser aussi. Tant pis si je ne sais pas comment elles font bouger leurs épaules aussi vite que des pattes de sauterelles. J’y vais. Les femmes réchauffent l’ambiance, un peu tendue à la sortie de l’église (une grande bâtisse en terre)






La veille au soir, on a eu droit à un grand repas. Ils avaient tué deux coqs, fait cuire 5 kilos de riz, et préparé des mets traditionnels : le cocki (fait de haricots secs écrasés), le mets pistache, le couscous de manioc, le taro, le makabo … Les hommes sont servis dans la grande pièce, chez la mère de Gisèle. Les femmes sont dehors, à côté de la cuisine, qui est toujours dans une dépendance extérieure. Des plats sont répartis aux pieds de groupes de femmes. Il y a une « partageuse », qui s’assure que tout est distribué équitablement. La « partageuse » n’oublie pas cependant de donner les meilleurs morceaux aux aînées. Une vieille femme se met à chanter. Gisèle me dit que c’est un chant en son honneur. En l’honneur des femmes qui savent s’ouvrir aux autres, qui sont généreuses, qui savent rayonner. Les langues se délient. Les femmes me posent des questions sur nos habitudes en France. Je sens que je suis à ma place. Petit moment d’ivresse féministe.
Dans la pièce d’à côté, François assiste aux débats liés au programme des festivités pour notre venue. Il se lance dans un discours sur les méfaits de la télévision… au cas où ! On en rigole après coup … difficile de se sentir en adéquation … Je crois qu’il aurait été plus détendu avec les femmes et leurs conversations simples et chaleureuses.







Quand on part, on nous fait promettre que nous reviendrons, que ce n’était pas une simple visite, qu’on enverra des photos, que ce sera le début d’une amitié. Si Gisèle vient en France, dans mon village, aura-t-elle le même accueil généreux ? En tout cas, on y retournera, on a été profondément touchés. C’est, pour le temps qu’on est ici, notre village.


Et pour ceux qui arrivent au bout de tout ça, une petite démonstration de danse traditionnelle en vidéo:



















jeudi 22 octobre 2009

Petite poussée passagère d'ethnologie (de comptoir)...

Comme je le disais la dernière fois, ma vision des choses, depuis que je suis arrivée au Cameroun, a basculé un peu « vers le Sud ». Je ne veux pas dire par là que je suis sur le point de réviser tout mon système de valeurs. Au contraire ! Mais il faut bien dire qu’une réalité insoupçonnée me rattrape et ébranle quelques peu mes idées disons … romantiques des peuples fraternels. En réalité, ici plus qu’ailleurs, je ressens la défiance envers l’Autre très fortement. La différence est stigmatisée par la couleur de peau, bien sûr, mais pas seulement : l’appartenance ethnique d’un Camerounais le définit socialement, et même moralement. Il existe de vrais clivages entre les Bamouns, les Bétis ou les Bamilékés. Par extension, chacun se trouve enfermé dans des représentations stéréotypées, sitôt qu’il a dit son nom de famille (identifiable à une ethnie).


Je lis en ce moment le livre d’un anthropologue britannique, Nigel Barley, qui analyse la crainte et la haine du voisin comme une sorte de constante anthropologique. En ajoutant à cela une bonne dose d’histoire coloniale, un gouffre culturel abyssal, et des inégalités persistantes, on peut imaginer que le rapport Africains-Occidentaux ne fleure pas la bluette.

Mais le malaise qui existe encore aujourd’hui entre Noirs et Blancs n’est pas que le fruit du passé et puisque tous les Blancs ici sont mes « frères », je les observe et me demande si j’ai vraiment quelque chose à voir avec cette famille.

Si je devais faire une typologie des Blancs en Afrique, je placerais d’un bout à l’autre de mon analyse deux figures caricaturales (je précise : caricaturales mais néanmoins véridiques):
Il y a d’abord l’Africain blanc, l’expatrié rompu aux us et coutumes de l’Afrique, souvent mâle grisonnant, et qui se raconte beaucoup beaucoup avec toujours un verre d’alcool fort à la main … Il rit fort et énumère facilement tout un tas d’exemples qui appuient le fait que les Camerounais sont « comme ci ou comme ça » (je passe les détails), que rien ne fonctionne, que tout est pourri jusqu’à la moelle etc. Il a des anecdotes hallucinantes à raconter. Il est du genre à exhiber ses cicatrices de guerre. Il a plein de pognon, et un jeune camerounais aimable – son homme à tout faire- lui dégote son pastis pas cher : « hein Placide, tu le trouves où le pastis ? - Au supermarché Monsieur, - Ah ben au supermarché tiens ! Non c’est un pays qui fonctionne mal mais au moins y’a du pastis ! ».
Pour parfaire le tableau, à ses côtés, il y a souvent - sombre et muette- une belle jeune fille aux vêtements de mauvais goût, qui espère certainement tirer profit de la logorrhée méprisante de son « vieux Blanc ». Quelqu’un nous l’a avoué : « si ce n’était pour les Camerounaises, ça ferait déjà longtemps que je me serais tiré de ce pays. »
Donc en gros, l’Africain blanc, c’est Indiana Jones qui a muté avec Pervers Pépère. Parfois dans un instant de lucidité, ils le disent : Il ne faut pas rester trop longtemps en Afrique, ça « gâte » un homme.
Et alors tout ça devient presque touchant.



Autre figure non moins touchante : L’amoureuse de l’Afrique. L’autre jour une femme blanche s’est levée devant un auditoire et a dit d’une voix émue qu’elle avait trouvé en Afrique les valeurs vraies, les valeurs perdues dans les sociétés occidentales capitalistes, et qu’après trois ans, elle se sentait pleinement camerounaise… Qu’enfin ici, elle apprenait la vraie vie. Elle fut applaudie par l’assemblée camerounaise.
Je me suis vraiment demandé quelles belles vraies valeurs elle avait bien pu trouver ici. Moi je regarde autour de moi et je vois surtout qui un pays qui suppure d’injustices et d’aberrations. Les gens sont obsédés par l’argent, rêvent précisément du luxe capitaliste, les jolies filles se vendent pour quelques privilèges et les hommes disent avec regret que « c’est compréhensible, elles veulent se sortir de cette galère », les diplômes s’achètent, l’entraide et la solidarité n’existent que ethniquement et les gens t’entubent aussi souvent que possible et en y mettant le maximum d’énergie… Donc je ne pige vraiment pas.
De plus, juste après son intervention, la salle a visionné un documentaire de Jean-Daniel Bécache appelé « Faux Blancs » : les faux blancs, ce sont ceux qui ont choisi (ou pas !) de vivre à l’africaine. Ils se retrouvent dans les sous-quartiers, vivant souvent de la débrouille et de combines. Les faux blancs font bien plutôt figure de naufragés et de ratés que d’humanistes aux belles valeurs égalitaires. Ils sont la risée de la plupart de leurs voisins, qui ne comprennent pas ce que ces « pauvres blancs » sont venus faire dans cette merde. Pour un Camerounais, un « pauvre blanc » est une antinomie presque indécente. Le documentaire interroge les hommes de la rue, et on comprend vite que le complexe Blanc-Noir est si profond et si complexe qu’il faudra bien encore quelques siècles d’histoire pour en venir à bout. En attendant, un Blanc est un riche, et un riche doit se comporter en riche, et s’il ne le fait pas, il est indigne et stupide.




D’ailleurs, la couleur de peau n’est même pas la seule question… On devrait parler plutôt d’un complexe Nord-Sud, comme en témoigne l’anecdote décrite dans Un anthropologue en déroute de Nigel Barley.
Il raconte sa rencontre avec un anthropologue américain et noir, et les difficultés de celui-ci à ajuster sa vision idéalisée de l’Afrique aux réalités concrêtes :

« Bob était un anxieux. La plupart de ses problèmes découlaient du fait qu’il était noir, et des difficultés qu’il éprouvait pour adopter une attitude judicieuse, honnête et digne quant à sa couleur et à tout ce qu’elle impliquait. Il avait fait de vagues « études noires » dans un collège de l’est des Etats-Unis car, à son avis, il était vital pour les Américains de couleur de pouvoir se référer à une tradition culturelle différente au sein de laquelle ils trouveraient une meilleure place que dans la société blanche. […] Il avait appris le kiswahili et avait imposé à sa femme et ses enfants de le parler chez eux un jour par semaine. À sa totale stupéfaction, il avait découvert qu’aucun au Cameroun ne parlait cette langue, ni même n’en avait jamais entendu parler. Personne ne lui avait jamais enseigné la profonde diversité ethnique et linguistique de l’Afrique. […]
Pour établir sa crédibilité aux yeux des habitants du lieu, il avait tenu à s’installer dans un des quartiers les plus modestes de la ville et dans une maison sans eau courante. […]
C’est là qu’il avait installé sa femme et leurs trois enfants afin de partager la vie « riche et trépidante » des indigènes et de « trouver ses racines ». Mais sa femme trouvait la vie des indigènes pauvre et terne. La première crise avait éclaté dès la deuxième ou troisième semaine : sa petite fille était tombée malade. Il n’y a rien de tel que la maladie pour dépouiller les gens de toute prétention et de tout amour propre. Les amis Africains de Bob lui parlaient de puissantes potions purgatives et de copieuses saignées pratiquées avec des cornes de bétail. Bob voulait un docteur américain avec des instruments stérilisés et une blouse blanche. […] Mieux valait remettre à plus tard l’étude des implications de leur soit disant « Africanité ». […]
Tous leurs voisins les traitaient d’abord comme des Américains et accessoirement comme des Noirs. Toutes leurs effusions de fraternité de race n’étaient en rien partagées. La décision de Bob de vivre à l’étroit dans une case incommode ne lui attira pas la moindre sympathie. Un beau jour, un ivrogne lui fit même des reproches en pleine rue. Qui était-t-il donc pour vivre dans la misère alors que, tout le monde le savait, les Américains étaient riches ? Sa femme et ses enfants n’avaient pas de chance de dépendre d’un chef de famille comme lui.
Les parents de Bob avaient travaillé un temps en qualité de domestiques. C’est pourquoi il rejeta énergiquement toutes les offres de service de blanchisseurs, jardiniers, hommes à tout faire et autres chauffeurs : dans son désir de secouer les fers d’une servitude démodée, il répugnait d’imposer à ses pairs l’indignité de tâches serviles. Cela fut très mal reçu dans le quartier, et toutes les tentatives d’établir des relations de bon voisinage en furent viciées. En Afrique, c’est le devoir des riches de fournir des emplois aux pauvres, comme on l’expliqua à la femme de Bob. Comment pouvait-on excuser le fait que Bob refusât de les aider ? La seule explication possible était son avarice notoire. Dans ces cultures où les vertus païennes sont tenues en haute estime (même si elles ne sont pas toujours mises en pratique), l’avarice est un vice bien plus grave que dans nos sociétés. Le tissu de la vie sociale tient ensemble grâce à un réseau de dons et d’obligations réciproques sans fondement juridique explicite. Tout cet édifice est mis en péril par l’obstination d’un seul ladre. […]
La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut précisément le thème des recherches de Bob, sur les marchés. Les commerçants foulanis locaux manipulaient le cours des denrées grâce à un monopole absolu qui excluaient les nouveaux venus et les non-Foulanis. En outre, ces commerçants se réservaient des marges bénéficiaires qui consternaient Bob. Toute sa vie, il avait été à dure école avec des privations causée par la domination des Blancs. Le fait que des Africains noirs exploitent d’autres Africains noirs avec une telle ardeur et une telle absence de scrupules lui était insupportable. Il finit par planter là ses études et rentra en Amérique. »





Cette histoire me paraît tout à fait représentative de la difficulté d’un occidental à se positionner humainement en Afrique, et des questionnements identitaires des uns et des autres, et de chacun par rapport à l’autre.
Je me demande qui, de l’Africain blanc qui s’est enivré de sa supériorité ou de l’amoureuse de l’Afrique, qui s’est au contraire convaincue de la supériorité des Africains est le plus malhonnête ? Evidemment, entre ces deux extrêmes, j’ai rencontré beaucoup de mes « frères blancs » qui s’interrogent et prennent toutefois, de temps à autre, les traits de l’une ou l’autre figure-type. Moi-même, je ne sais pas toujours où placer le curseur et devant tant de différence et d’inconnu, je me laisse tantôt aller au mépris ou à l’émerveillement….
Tout le problème est, en effet, d’adopter une « attitude judicieuse, honnête et digne » quant à notre identité, et ce que cela implique…
Bon, heureusement qu’au quotidien, comme l’a exprimé Emmanuel (un vieux mécanicien qui vit près de chez nous), on peut se reposer sur des choses plus simples: « le rapport humain, yeux dans les yeux. Il n’y a que ça qui peut nous sauver ».
La prochaine fois, promis, j’arrête avec l’anthropologie et je vous fais du « oh wimboé wimboé » !

dimanche 20 septembre 2009

Corruption, bananes plantains et Amstrong je ne suis pas noir

Yaoundé-oh, nous voici arrivés, en pleine nuit déjà.
L’aéroport ressemble à tant d’autres, un peu délabré, bruyant. On nous avait mis en garde : les douaniers trop scrupuleux, les policiers à chaque pas, la file des passe-droits, réservée à ceux qui ont un billet de 10000 fcfa à tendre… On est sur le qui-vive.
On traverse l’aéroport, escortés de Valentine, qui porte un uniforme (mais je ne sais pas ce qu’il signifie) et qui a été prévenue de notre arrivée. Elle nous fait passer d’autorité le poste des douaniers, écarte les bagagistes, nous dirige en quelques secondes vers la sortie.

Heureusement qu’elle était là, nous dit-on. Sinon ça aurait pu prendre des heures.

Voilà, nous sommes dans un pays corrompu. Il faut avoir des « amis » ou payer.

On monte dans un gros 4x4, et on roule quelques kilomètres. Je regarde, je flaire. Le long de la route, des bicoques éclairées s’alignent. Ca sent la viande grillée et la pluie. Mais la nuit brouille les pistes, j’ai du mal à me représenter ce que je vois.

Deux gros officiers braquent leurs lampes torches sur le bas-côté, pour nous indiquer qu’il faut nous ranger. Contrôle de routine. Le conducteur - notre hôte pour la première nuit- met un terme très rapidement à tout cela. Il les tutoie avec un ton désagréable, même si les paroles sont joviales. Il invoque son rôle à l’ambassade de France. Le rapport de force s’inverse.
Heureusement que j’ai pu garder ma carte diplomatique, dit-il, sinon c’était des palabres sans fin, voire la main au portefeuille.

C’est super, ça commence bien, me dis-je. C’est un pays corrompu. Il faut avoir le réseau, l’argent ou l’autorité.
A la limite, on a bien quelques économies, mais bon …

La ville défile. Elle se dévoile à peine sous les quelques lampadaires. Nous sommes conduits, dans le bar « du belge », le O’bikers. « Le seul bar de motards de la ville ! ». Ca ne paye pas de mine, mais il y a un écran plat et toutes les chaînes internationales, pour ne pas en rater une miette. La viande est bonne, et on peut retrouver là tous les « copains », une bande de quinqua joyeux, expatriés, qui flirtent avec les « petites », gentiment. Ils tendent juste un peu trop la main lorsqu’elles prennent commande.



Le lendemain, enfin, en pleine lumière, on réalise. On peut nommer, énumérer : la ville collineuse, les longues feuilles de bananiers, tout ce vert équatorial, dans chaque interstice. Les veilles bagnoles cabossées, qui pétaradent et avancent vaille que vaille. Les taxis jaunes font office de transports en commun. Chaque taxi, ou presque, a sa devise : sur l’arrière des voitures sont peintes des maximes comme « Prudence, Dieu nous garde ». Du coup, ils conduisent n’importe comment, au coude à coude, dans les ravins, et soucieux de prendre le plus de gens possibles. Donc quand on est déjà 6, entassés en pleine chaleur, et qu’une grosse « maman » en boubou arrive, et en impose, je pâlis.
Le plus folklorique, c’est les camions, les mêmes que Le pont de la rivière Kwaï, qui soufflent une espèce de suie à chaque coup d’embrayage. Il y a une telle pollution ici, je ne peux pas m’empêcher de visualiser mes poumons tout calcinés.
Toutes ces veilles tôles sont les poubelles d’outre-mer, celles qui ont succombé au contrôle technique. Ce sont les « voitures d’Europe ». Elles sont revendues à bon prix ici.
Pendant ce temps-là, en France, la polémique sur la taxe carbone bat son plein. Arf arf.

© Journalducameroun.com

Quelles autres images encore ? Des menuisiers sur le bord des routes qui exhibent leurs bahuts rustiques, inspirés d’un catalogue la Boche Bobois des années 70. Des artisans, qui tressent le rotin et nous alpaguent depuis leurs échoppes. « « Hé les blancs ! vous cherchez quoi, un beau salon ? ». Des « mamans » qui font frire des plantains, des poissons, des brochettes, ou qui proposent une pile de tomates, un peu de tripaille, ou des recharges de téléphone. Des vendeurs de rue, qui tirent des charrettes pleines de papayes. D’autres se baladent avec tout un tas de trucs sur la tête : des plateaux d’arachides, une chaussure, un fer à repasser, une pile de serviettes-éponges. Ici il y a peu de grandes surfaces, tout s’achète dans la rue.


Les marchés sont géniaux. Il y a tous les légumes pour faire une bonne vieille ratatouille. Il y a aussi tous les trucs tropicaux, de formes et de couleurs bizarres, qu’on regarde avec suspicion. Parfois on tente (allez hop, un kilo de safous !!). On a eu quelques déconvenues.
On nous invite à tout essayer : les gros vers jaunes, les escargots géants, les queues de bœuf… Mais finalement, la ratatouille c’est bon aussi.

Il faut tout discuter : la taille, le nombre, la qualité, le prix… Sinon, on se fait refiler les vieilles marchandises au prix fort. On nous l’a dit : le Cameroun, c’est le pays de la frappe. « Tous les gens chercheront à te frapper, surtout si tu es blanc ». Nota Bene, la « frappe », ça veut dire l’arnaque.
On nous l’a tellement répété qu’on deviendrait presque paranoïaque dès qu’il faut acheter quelque chose. On chipote sur le moindre bout de gras. Parfois à juste titre. Parfois c’est ridicule. En bref, négocier avec les camerounais est un art subtil et sur ce coup là, on a encore les deux pieds dans le même sabot.

© Journalducameroun.com



On habite dans un « beau quartier », avec rue goudronnée, eau courante, électricité, supermarchés. Pour les gros, gros coups de blues, on peut même acheter du beurre demi-sel président et du vin de bordeaux (pour le prix de 15 kg de légumes). C’est là qu’on est contents que la mondialisation existe, quand même.


On déchante un peu, par contre, quand on va se balader dans les « sous quartiers ». Là ce sont des chemins en terre, le tout à l’égoût forme un petit réseau de ruisseaux verdâtres dans lesquels les enfants pataugent pour aller chercher leurs ballons. Ce ne sont pas de bidonvilles non plus : les maisons sont en pierre, certains ont des voitures, c'est géré par des "chefferies". Il y a des écoles, des artisans… Mais tous vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Et là je repense aux bananes que j’ai négocié lamentablement, à la motte de beurre président qui équivaut à plusieurs jours de travail. Et j’ai l’impression d’être Marie Antoinette, qui passe avec sa grosse perruque et ses frous-frous dans un village de paysans et qui s’exclame : « Oh comme c’est gentil ».
La culpabilité nous colle à la peau : d’avoir un appareil photo numérique dans le sac (donc là, on le sort pas…), d’avoir un salaire 30 fois plus élevé que leur salaire moyen, d’être un blanc qui « visite » un sous quartier.

Ce malaise est également généré par un espèce de harcèlement qui est franchement la seule chose qui me déprime depuis que je suis là. On nous hèle en permanence, « hé les blancs », « hé la blanche ». Je l’entends plusieurs fois, chaque jour. J’entends aussi sur mon passage des bribes de théories « les blancs ci, les blancs ça ». Ca a l’air d’être plutôt drôle. Il paraît que c’est la spécialité d’ici, que ce n’est pas partout comme ça… J’espère qu’en m’éloignant un peu de Yaoundé, on ne me rabâchera plus ce que je sais déjà.
On se fait également solliciter tout le temps, pour tout. On me demande « mes contacts » trois fois par jour : si jamais j’ai envie de « goûter un africain », si jamais je veux tourner dans un film, si jamais je peux aider untel à s’inscrire à l’université en France, si jamais j’ai une petite sœur « disponible »…
Je trouve donc que les rapports humains, dans ce contexte, sont difficiles. François n’est pas tout à fait du même avis, et il a retenu beaucoup plus les rencontres positives (car il y en a heureusement !!).


Je suppose que, par rapport à ça précisément, il faut se détendre, écouter les perroquets sauvages, se réjouir de pouvoir profiter des belles plages de Kribi (à 3 heures de route de Yaoundé), et de connaître mieux les gens qui nous entourent et nous accueillent, bras grands ouverts.



Je prends peu de photos de la vie quotidienne. Je ne me sens pas très à l'aise avec mon appareil. Je le sors pour prendre les paysages, les objets inanimés, mais pas les gens…. Pour ça, je compte sur les professionnels qui viendront nous rendre visite ! (avis à ceux qui se reconnaissent…)


Après ces trois premières semaines, intenses, géniales, dures parfois pour les raisons que j’ai énumérées, je commence seulement à me laisser vraiment absorber par l’ambiance chaude, la magie et les « problèmes » du pays. J’ai l’impression qu’un monde entier – connu, craint, fantasmé – prend relief. Mon planisphère interne se déplace insensiblement. Je vois les choses d’un peu plus au sud.