Yaoundé-oh, nous voici arrivés, en pleine nuit déjà.L’aéroport ressemble à tant d’autres, un peu délabré, bruyant. On nous avait mis en garde : les douaniers trop scrupuleux, les policiers à chaque pas, la file des passe-droits, réservée à ceux qui ont un billet de 10000 fcfa à tendre… On est sur le qui-vive.
On traverse l’aéroport, escortés de Valentine, qui porte un uniforme (mais je ne sais pas ce qu’il signifie) et qui a été prévenue de notre arrivée. Elle nous fait passer d’autorité le poste des douaniers, écarte les bagagistes, nous dirige en quelques secondes vers la sortie.
Voilà, nous sommes dans un pays corrompu. Il faut avoir des « amis » ou payer.
On monte dans un gros 4x4, et on roule quelques kilomètres. Je regarde, je flaire. Le long de la route, des bicoques éclairées s’alignent. Ca sent la viande grillée et la pluie. Mais la nuit brouille les pistes, j’ai du mal à me représenter ce que je vois.
Deux gros officiers braquent leurs lampes torches sur le bas-côté, pour nous indiquer qu’il faut nous ranger. Contrôle de routine. Le conducteur - notre hôte pour la première nuit- met un terme très rapidement à tout cela. Il les tutoie avec un ton désagréable, même si les paroles sont joviales. Il invoque son rôle à l’ambassade de France. Le rapport de force s’inverse.
Heureusement que j’ai pu garder ma carte diplomatique, dit-il, sinon c’était des palabres sans fin, voire la main au portefeuille.
C’est super, ça commence bien, me dis-je. C’est un pays corrompu. Il faut avoir le réseau, l’argent ou l’autorité.
A la limite, on a bien quelques économies, mais bon …
La ville défile. Elle se dévoile à peine sous les quelques lampadaires. Nous sommes conduits, dans le bar « du belge », le O’bikers. « Le seul bar de motards de la ville ! ». Ca ne paye pas de mine, mais il y a un écran plat et toutes les chaînes internationales, pour ne pas en rater une miette. La viande est bonne, et on peut retrouver là tous les « copains », une bande de quinqua joyeux, expatriés, qui flirtent avec les « petites », gentiment. Ils tendent juste un peu trop la main lorsqu’elles prennent commande.
Le lendemain, enfin, en pleine lumière, on réalise. On peut nommer, énumérer : la ville collineuse, les longues feuilles de bananiers, tout ce vert équatorial, dans chaque interstice. Les veilles bagnoles cabossées, qui pétaradent et avancent vaille que vaille. Les taxis jaunes font office de transports en commun. Chaque taxi, ou presque, a sa devise : sur l’arrière des voitures sont peintes des maximes comme « Prudence, Dieu nous garde ». Du coup, ils conduisent n’importe comment, au coude à coude, dans les ravins, et soucieux de prendre le plus de gens possibles. Donc quand on est déjà 6, entassés en pleine chaleur, et qu’une grosse « maman » en boubou arrive, et en impose, je pâlis.Le plus folklorique, c’est les camions, les mêmes que Le pont de la rivière Kwaï, qui soufflent une espèce de suie à chaque coup d’embrayage. Il y a une telle pollution ici, je ne peux pas m’empêcher de visualiser mes poumons tout calcinés.
Toutes ces veilles tôles sont les poubelles d’outre-mer, celles qui ont succombé au contrôle technique. Ce sont les « voitures d’Europe ». Elles sont revendues à bon prix ici.
Pendant ce temps-là, en France, la polémique sur la taxe carbone bat son plein. Arf arf.
© Journalducameroun.comQuelles autres images encore ? Des menuisiers sur le bord des routes qui exhibent leurs bahuts rustiques, inspirés d’un catalogue la Boche Bobois des années 70. Des artisans, qui tressent le rotin et nous alpaguent depuis leurs échoppes. « « Hé les blancs ! vous cherchez quoi, un beau salon ? ». Des « mamans » qui font frire des plantains, des poissons, des brochettes, ou qui proposent une pile de tomates, un peu de tripaille, ou des recharges de téléphone. Des vendeurs de rue, qui tirent des charrettes pleines de papayes. D’autres se baladent avec tout un tas de trucs sur la tête : des plateaux d’arachides, une chaussure, un fer à repasser, une pile de serviettes-éponges. Ici il y a peu de grandes surfaces, tout s’achète dans la rue.

Les marchés sont géniaux. Il y a tous les légumes pour faire une bonne vieille ratatouille. Il y a aussi tous les trucs tropicaux, de formes et de couleurs bizarres, qu’on regarde avec suspicion. Parfois on tente (allez hop, un kilo de safous !!). On a eu quelques déconvenues.
On nous invite à tout essayer : les gros vers jaunes, les escargots géants, les queues de bœuf… Mais finalement, la ratatouille c’est bon aussi.
Il faut tout discuter : la taille, le nombre, la qualité, le prix… Sinon, on se fait refiler les vieilles marchandises au prix fort. On nous l’a dit : le Cameroun, c’est le pays de la frappe. « Tous les gens chercheront à te frapper, surtout si tu es blanc ». Nota Bene, la « frappe », ça veut dire l’arnaque.On nous l’a tellement répété qu’on deviendrait presque paranoïaque dès qu’il faut acheter quelque chose. On chipote sur le moindre bout de gras. Parfois à juste titre. Parfois c’est ridicule. En bref, négocier avec les camerounais est un art subtil et sur ce coup là, on a encore les deux pieds dans le même sabot.
On habite dans un « beau quartier », avec rue goudronnée, eau courante, électricité, supermarchés. Pour les gros, gros coups de blues, on peut même acheter du beurre demi-sel président et du vin de bordeaux (pour le prix de 15 kg de légumes). C’est là qu’on est contents que la mondialisation existe, quand même.
On déchante un peu, par contre, quand on va se balader dans les « sous quartiers ». Là ce sont des chemins en terre, le tout à l’égoût forme un petit réseau de ruisseaux verdâtres dans lesquels les enfants pataugent pour aller chercher leurs ballons. Ce ne sont pas de bidonvilles non plus : les maisons sont en pierre, certains ont des voitures, c'est géré par des "chefferies". Il y a des écoles, des artisans… Mais tous vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Et là je repense aux bananes que j’ai négocié lamentablement, à la motte de beurre président qui équivaut à plusieurs jours de travail. Et j’ai l’impression d’être Marie Antoinette, qui passe avec sa grosse perruque et ses frous-frous dans un village de paysans et qui s’exclame : « Oh comme c’est gentil ».
La culpabilité nous colle à la peau : d’avoir un appareil photo numérique dans le sac (donc là, on le sort pas…), d’avoir un salaire 30 fois plus élevé que leur salaire moyen, d’être un blanc qui « visite » un sous quartier.
Ce malaise est également généré par un espèce de harcèlement qui est franchement la seule chose qui me déprime depuis que je suis là. On nous hèle en permanence, « hé les blancs », « hé la blanche ». Je l’entends plusieurs fois, chaque jour. J’entends aussi sur mon passage des bribes de théories « les blancs ci, les blancs ça ». Ca a l’air d’être plutôt drôle. Il paraît que c’est la spécialité d’ici, que ce n’est pas partout comme ça… J’espère qu’en m’éloignant un peu de Yaoundé, on ne me rabâchera plus ce que je sais déjà.
On se fait également solliciter tout le temps, pour tout. On me demande « mes contacts » trois fois par jour : si jamais j’ai envie de « goûter un africain », si jamais je veux tourner dans un film, si jamais je peux aider untel à s’inscrire à l’université en France, si jamais j’ai une petite sœur « disponible »…
Je trouve donc que les rapports humains, dans ce contexte, sont difficiles. François n’est pas tout à fait du même avis, et il a retenu beaucoup plus les rencontres positives (car il y en a heureusement !!).

Je suppose que, par rapport à ça précisément, il faut se détendre, écouter les perroquets sauvages, se réjouir de pouvoir profiter des belles plages de Kribi (à 3 heures de route de Yaoundé), et de connaître mieux les gens qui nous entourent et nous accueillent, bras grands ouverts.

Je prends peu de photos de la vie quotidienne. Je ne me sens pas très à l'aise avec mon appareil. Je le sors pour prendre les paysages, les objets inanimés, mais pas les gens…. Pour ça, je compte sur les professionnels qui viendront nous rendre visite ! (avis à ceux qui se reconnaissent…)

Oh ma biche ! Comme c'est bien écrit ! Tu as sans aucun doute l'art du verbe, on s'y croirait ! Un délice à lire ! Fais-nous plaisir, écris !
RépondreSupprimerAnneso
Mais non mais c'est pas vrai...Je viens d'effacer le massage que j'ai tape si soigneusement, ca me deprime.
RépondreSupprimerJe t'aime. Merci de permettre de mettre des images riches en couleurs sur tes recits du quotidien ma cherie. J'espere que les vexations de la femme blanche en terre noire s'apaiseront avec le temps et que tes relations et collaborations artistiques avec des gens geniaux investis dans le developpement de leur pays fleuriront.
Je suis pour ma part plus dans une phase d'introspection plus que d'echange en ce moment, d'ou le delai un peu long de ma reponse par email. Mais promis, je ne tarde pas. je t'aime de ton mon coeur ma belle Flora. Mille nouveaux horizons et aventures humaines je te souhaite.
Ton Alex.