Question cruciale (qui prend toute sa mesure dans les cas de ras-le-bol...)
Par exemple on peut se balader dans la rue….
On peut sortir et commencer à marcher nonchalamment à droite à gauche, pour regarder les plantes, écouter les oiseaux, respirer quelques hectolitres de gaz d’échappements au passage. Mais, enfin, le marcheur innocent comprend bien vite qu’il y a quelque chose qui cloche. Des regards le jaugent à des mètres à la ronde. Il ne semble rien faire et cela paraît suspect à cinq brouetteurs de sandales en plastiques ou de mini boîtes de concentré de tomates, qui se demandent instantanément si ce n’est pas précisément ça que le marcheur recherche. S’ensuit une discussion malaisée sur une bonne centaine de mètres, pour leur faire entendre que non, c’est pas ça qu’on cherche, d’ailleurs on n’aime pas le concentré de tomates. On trouve que c’est trop acide.
Le marcheur peut alors se rabattre en un éclair sur la technique du lèche-vitrine, mais après avoir fait une halte de dix bonnes secondes devant le seul magasin de prêt à porter de tout le quartier, et s’être rendu compte avec effroi qu’ils y vendent des vestes avec des collerettes en dentelle, il est tenté de prendre ses jambes à son cou… C’est cependant sans compter sur l’esclandre créé par la propriétaire du magasin, qui tient absolument à ce que le marcheur honore de ses célestes sandales le sol de sa boutique. Le marcheur finit donc par essayer une veste avec une collerette en dentelle. S’il n’est pas en forme, il peut même être contraint d’en faire l’achat, selon la bonne vieille formule « l’essayer c’est l’adopter ».Il y a bien sûr la possibilité pour le marcheur de se réfugier dans un bar pour prendre une énorme Castel de 75 cl. Mais il risque fort de tomber sur un poivrot amical, qu’il ne détecte pas tout de suite comme une plaie suppurante, mais qui va forcément finir par gâcher son plaisir en venant lui postillonner allègrement au visage un salmigondis quelconque.
Le marcheur peut même finir par se faire inviter à danser sur du bikutsi, une infamie musicale distillée à plein volume par de titanesques enceintes grésillantes. Et s’il n’est pas en forme, de la même façon, il peut même se trouver contraint de danser avec le poivrot en question.
Le marcheur peut donc vouloir subitement rentrer chez lui, mais cette fois en taxi, pour éviter d’attraper l’insolation du siècle. Il se poste au bord de la route et attend qu’un taxi accepte de le prendre. Il lui a fallu du temps pour comprendre, mais maintenant c’est chose faite : il sait que c’est le taxi qui le choisit, et non pas l’inverse et il ne se vexe plus quand la voiture démarre en trombe sous ses yeux sitôt qu’il a énoncé sa destination. Il lui faut en général attendre un quart d’heure avant qu’un taximan ait la mansuétude de le prendre. Comme il a oublié de se mettre du pshitt 5/5 zone tropicale, ce quart d’heure est largement occupé à combattre les moutes-moutes, des petites mouches noires dégueulasses qui se posent en silence sur n’importe quel bout de peau et sont aussi efficaces que les gros taons de Franche Comté.
Tout dégoulinant de sueur, et éventuellement, s’il n’était pas en forme, de cette bonne vieille raousse équatoriale qui peut tomber drue à n’importe quel moment, le marcheur sera alors forcé de se reposer la question en des termes nouveaux : qu’est ce qu’on peut bien faire à Yaoundé par une belle journée comme celle-là ??
On peut aller au grand marché de Mokolo, déambuler paisiblement entre des veaux éventrés et les grands étals de poissons périmés. Dans tout ce fatras, les mamans interpellent et délivrent au passage quelques secrets de cuisine, en vendant leurs épices et leurs légumes. On peut éventuellement découvrir émerveillé que c’est aussi à cet endroit que l’on vend les cuvettes de chiottes. Comme il n’y a pas de bricomarché, on se demandait depuis des mois comment mettre la main là-dessus. On pensait presque à en importer une…
Mais si l’on est pas très vaillant ce jour-là, on peut tomber sur LE fou du marché Mokolo. Un cube de deux mettre sur deux, qu’on prendrait volontiers pour un bœuf, mais qui possède en sus d’énormes paluches qui lui servent à pincer les gens qu’il a dans le pif. Il faudra bien cinq mamans pour s’interposer, même si on a été tenté de lui filer toutes nos pièces pour qu’il arrête d’actionner ses doigts sur la chair tendre de notre bras.
On peut partir se promener à vélo sur les jolies collines vertes qui bordent la ville. En effet, le marcheur fatigué a imaginé qu’il lui serait agréable de posséder un vélo. Il est donc allé au quartier de la brique, il a essayé dix vélos d’occasion parce que le prix d’un vélo neuf lui a donné un accès d’urticaire mal placé. Son choix le plus judicieux s’est porté sur un VTT sans prétention, dont il a du faire immédiatement remplacer la selle, les roues et les freins. Si le VT-tiste a une forme olympique, il peut sortir en quelques minutes de la ville et passer en sifflotant sur de petits chemins champêtres, en ayant la chance d’apercevoir des rolliers d’Abyssinie aux ailes bleu-électrique, ou des jeunes femmes nues se baignant dans un ruisseau. Si toutefois ce jour-là il n’est pas dans son assiette, il risque d’émietter son vélo au troisième coup de pédale et de finir la balade en portant son épave … et en souriant de bonne grâces aux quolibets fulgurants des passants.
Quoi d’autre ? Bien des choses en somme… On peut se déplacer avec sa propre voiture si l’on en possède une. On peut faire trois fois le tour du marché central en évitant les cratères dans le goudron, ou emprunter le nouveau rond point, tout juste inauguré, et qui a paralysé la ville pendant des mois auparavant. Si l’on stationne et que l’on a une petite baisse de tension, il faut rester vigilant : on peut soit 1/ se mettre la roue arrière dans un ravin à 180 degrés, en pensant bêtement qu’il y avait un trottoir à la place. Ou 2/ partir flâner et découvrir en revenant qu’un policier a dégonflé les quatre pneus de la voiture et a jeté les valves en brousse. On aurait préféré une amende, mais ce policier-là n’est pas corrompu : il punit ceux qui doivent être puni et qu’on ne l’accuse pas de vouloir le ngombo. Quel petit facétieux !
Bien sûr, on peut aussi aller au Club Noah en espérant rencontrer le papa de notre Yannick international… mais on risque fort de tomber sur une brochette d'expats à la place.
On peut décider de prendre en photo toutes les devantures des coiffeuses, qui sont joliment peintes à la main, et espérer ainsi avoir sa fresque et son nom sur le mur du MOMA à la prochaine expo « Africa remix », mais on risque de revenir bredouille après s’être fait copieusement insultée par une tresseuse rebelle (mais ça, c’est vraiment si on a deux de tension ce jour là). On peut lire un bon polar qu’on a emprunté au CCF, mais si on avait pas la pêche, il se peut fort bien que le dernier cahier du vieux poche vermoulu se soit malencontreusement détaché, juste au moment fatidique. On peut bien sûr –grand classique !- décider de regarder les news sur le web, s’il y a de l’électricité, et rester de longues minutes l’œil braqué sur la page qui charge lentement. Ça occupe bien. Enfin, on peut se jeter voracement sur le spectacle de la semaine, par exemple un film au CCF, et, complètement naze, se retrouver à une conférence sur les logiques structurales de l’équipement agroalimentaire….
Ce qui fait que, par une belle journée à Yaoundé, histoire d’être en pleine forme, toute personne douée de raison qui s’interroge pourrait envisager de faire d’abord une bonne sieste.


Pfff, qu'est ce que je t'adore. Y a pas, y a pas, tu sais ecrire et divertir et faire compatir. Dingue toutes ces mesaventures decallees et culturelles. Je suis vraiment contente que tu aies assez de force et de second degres apres avoir tout digere pour en faire un billet bien leche, plein d'esprit, de legerete, saupoudre de delicieux sarcasmes. Ca fait vraiment plaisir!
RépondreSupprimerTu me manques, Je t'aime. Vous etes beaux! Gros bisous a vous deux.
C'est vrai que vous êtes beaux et rayonnants!!!
RépondreSupprimerGrosses bises et à très vite!
je confirme et reconfirme. vous etes beaux les Yaounmoureux.
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