lundi 12 avril 2010

Qu’est-ce qu’on peut bien faire à Yaoundé par une belle journée comme celle-ci ?


Question cruciale (qui prend toute sa mesure dans les cas de ras-le-bol...)
  
Par exemple on peut se balader dans la rue….
On peut sortir et commencer à marcher nonchalamment à droite à gauche, pour regarder les plantes, écouter les oiseaux, respirer quelques hectolitres de gaz d’échappements au passage. Mais, enfin, le marcheur innocent comprend bien vite qu’il y a quelque chose qui cloche. Des regards le jaugent à des mètres à la ronde. Il ne semble rien faire et cela paraît suspect à cinq brouetteurs de sandales en plastiques ou de mini boîtes de concentré de tomates, qui se demandent instantanément si ce n’est pas précisément ça que le marcheur recherche. S’ensuit une discussion malaisée sur une bonne centaine de mètres, pour leur faire entendre que non, c’est pas ça qu’on cherche, d’ailleurs on n’aime pas le concentré de tomates. On trouve que c’est trop acide.

Le marcheur peut alors se rabattre en un éclair sur la technique du lèche-vitrine, mais après avoir fait une halte de dix bonnes secondes devant le seul magasin de prêt à porter de tout le quartier, et s’être rendu compte avec effroi qu’ils y vendent des vestes avec des collerettes en dentelle, il est tenté de prendre ses jambes à son cou… C’est cependant sans compter sur l’esclandre créé par la propriétaire du magasin, qui tient absolument à ce que le marcheur honore de ses célestes sandales le sol de sa boutique. Le marcheur finit donc par essayer une veste avec une collerette en dentelle. S’il n’est pas en forme, il peut même être contraint d’en faire l’achat, selon la bonne vieille formule « l’essayer c’est l’adopter ».
Il y a bien sûr la possibilité pour le marcheur de se réfugier dans un bar pour prendre une énorme Castel de 75 cl. Mais il risque fort de tomber sur un poivrot amical, qu’il ne détecte pas tout de suite comme une plaie suppurante, mais qui va forcément finir par gâcher son plaisir en venant lui postillonner allègrement au visage un salmigondis quelconque. 

Le marcheur peut même finir par se faire inviter à danser sur du bikutsi, une infamie musicale distillée à plein volume par de titanesques enceintes grésillantes. Et s’il n’est pas en forme, de la même façon, il peut même se trouver contraint de danser avec le poivrot en question.

Le marcheur peut donc vouloir subitement rentrer chez lui, mais cette fois en taxi, pour éviter d’attraper l’insolation du siècle. Il se poste  au bord de la route et attend qu’un taxi accepte de le prendre. Il lui a fallu du temps pour comprendre, mais maintenant c’est chose faite : il sait que c’est le taxi qui le choisit, et non pas l’inverse et il ne se vexe plus quand la voiture démarre en trombe sous ses yeux sitôt qu’il a énoncé sa destination. Il lui faut en général attendre un quart d’heure avant qu’un taximan ait la mansuétude de le prendre. Comme il a oublié de se mettre du pshitt 5/5 zone tropicale, ce quart d’heure est largement occupé à combattre les moutes-moutes, des petites mouches noires dégueulasses qui se posent en silence sur n’importe quel bout de peau et sont aussi efficaces que les gros taons de Franche Comté.
Tout dégoulinant de sueur, et éventuellement, s’il n’était pas en forme, de cette bonne vieille raousse équatoriale qui peut tomber drue à n’importe quel moment, le marcheur sera alors forcé de se reposer la question en des termes nouveaux : qu’est ce qu’on peut bien faire à Yaoundé par une belle journée comme celle-là ??

On peut aller au grand marché de Mokolo, déambuler paisiblement entre des veaux éventrés et les grands étals de poissons périmés. Dans tout ce fatras, les mamans interpellent et délivrent au passage quelques secrets de cuisine, en vendant leurs épices et leurs légumes. On peut éventuellement découvrir émerveillé que c’est aussi à cet endroit que l’on vend les cuvettes de chiottes. Comme il n’y a pas de bricomarché, on se demandait depuis des mois comment mettre la main là-dessus. On pensait presque à en importer une…
Mais si l’on est pas très vaillant ce jour-là, on peut tomber sur LE fou du marché Mokolo. Un cube de deux mettre sur deux, qu’on prendrait volontiers pour un bœuf, mais qui possède en sus d’énormes paluches qui lui servent à pincer les gens qu’il a dans le pif. Il faudra bien cinq mamans pour s’interposer, même si on a été tenté de lui filer toutes nos pièces pour qu’il arrête d’actionner ses doigts sur la chair tendre de notre bras.

On peut partir se promener à vélo sur les jolies collines vertes qui bordent la ville. En effet, le marcheur fatigué a imaginé qu’il lui serait agréable de posséder un vélo. Il est donc allé au quartier de la brique, il a essayé dix vélos d’occasion parce que le prix d’un vélo neuf lui a donné un accès d’urticaire mal placé. Son choix le plus judicieux s’est porté sur un VTT sans prétention, dont il a du faire immédiatement remplacer la selle, les roues et les freins. Si le VT-tiste a une forme olympique, il peut sortir en quelques minutes de la ville et passer en sifflotant sur de petits chemins champêtres, en ayant la chance d’apercevoir des rolliers d’Abyssinie aux ailes bleu-électrique, ou des jeunes femmes nues se baignant dans un ruisseau. Si toutefois ce jour-là il n’est pas dans son assiette, il risque d’émietter son vélo au troisième coup de pédale et de finir la balade en portant son épave … et en souriant de bonne grâces aux quolibets fulgurants des passants.

 
Quoi d’autre ? Bien des choses en somme… On peut se déplacer avec sa propre voiture si l’on en possède une. On peut faire trois fois le tour du marché central en évitant les cratères dans le goudron, ou emprunter le nouveau rond point, tout juste inauguré, et qui a paralysé la ville pendant des mois auparavant. Si l’on stationne et que l’on a une petite baisse de tension, il faut rester vigilant : on peut soit 1/ se mettre la roue arrière dans un ravin à 180 degrés, en pensant bêtement qu’il y avait un trottoir à la place. Ou 2/ partir flâner et découvrir en revenant qu’un policier a dégonflé les quatre pneus de la voiture et a jeté les valves en brousse. On aurait préféré une amende, mais ce policier-là n’est pas corrompu : il punit ceux qui doivent être puni et qu’on ne l’accuse pas de vouloir le ngombo. Quel petit facétieux !




Bien sûr, on peut aussi aller au Club Noah en espérant rencontrer le papa de notre Yannick international… mais on risque fort de tomber sur une brochette d'expats à la place.
On peut décider de prendre en photo toutes les devantures des coiffeuses, qui sont joliment peintes à la main, et espérer ainsi avoir sa fresque et son nom sur le mur du MOMA à la prochaine expo « Africa remix », mais on risque de revenir bredouille après s’être fait copieusement insultée par une tresseuse rebelle (mais ça, c’est vraiment si on a deux de tension ce jour là). On peut lire un bon polar qu’on a emprunté au CCF, mais si on avait pas la pêche, il se peut fort bien que le dernier cahier du vieux poche vermoulu se soit malencontreusement détaché, juste au moment fatidique. On peut bien sûr –grand classique !- décider de regarder les news sur le web, s’il y a de l’électricité, et rester de longues minutes l’œil braqué sur la page qui charge lentement. Ça occupe bien. Enfin, on peut se jeter voracement sur le spectacle de la semaine, par exemple un film au CCF, et, complètement naze, se retrouver à une conférence sur les logiques structurales de l’équipement agroalimentaire….



Ce qui fait que, par une belle journée à Yaoundé, histoire d’être en pleine forme, toute personne douée de raison qui s’interroge pourrait envisager de faire d’abord une bonne sieste.



vendredi 5 février 2010

Black Colors !!!

 
 

Rumeurs urbaines, ce qu'on raconte à Yaoundé...

Camfranglais Slang chansonette
On entend cette chanson ... C'est une sorte de caricature du Camfranglais, que parlent les jeunes et de la représentation qu'ils ont du "Kamer" et de l'Europe

 Je go,

Si tu vois ma go, dis lui que je go
Je go chez les watt nous falla les do
La galère du Kamer toi même tu know
Tu bolo tu bolo mais où sont les do

Mon frère je te jure, je suis fatigué
J’ai tout fait, j’ai tout do pour chasser le ngué
J’ai wash les voitures : il n’y avait pas moy’
Le poisson, les chenilles : est-ce qu’il y avait moy ?
Alors j’ai tchat que c’est trop : il faut que je go.

Le pater, la mater et les mbindi ress
Ont  dit naï que je go mais je go vitesse.
Il ne faut pas qu’ils know que j’ai envie de go
Je veux seulement qu’ils know quand je suis déjà go.
Dès que je go, va leur tchat ainsi que tous les gars du kwatt
A toutes les go du kwatt que ça gâte, que ça gâte

Quand tu such la télé tu vois que les les watt
Est-ce qu’on suffa même du ngué ? Tout le monde est bath !
Dès que je tombe là bas, je bol un bolo
N’importe quel bolo qui peut me gui les do
Promener le chien, moi je vais bolo
Laver les cadavres, moi je vais bolo
Même épouser les veuves hein ! Moi je vais bolo
Fait quoi, fait quoi, moi j’aurai les do
Foumbam, Foumbot je vais go

Chanson de Koppo, juin 1996.


Petit lexique :
Ma go : my girl, ma copine
Les watt : les white, les Blancs
Falla les do : Follow the dollars, do est une abréviation de dollars
Kamer : Cameroun
Tu bolo, tu bolo : tu bosses, tu bosses
Le ngué : le mal, le « mauvais œil »
Le kwatt : le quartier
Ça gâte, ça gâte : ça abîme, ça endommage
gui les do : give dollars
Fait quoi : fais ce que tu veux
Foumban, Foumbot : deux villes proches du Cameroun, cela exprime une courte distance, un voyage rapide, je pense.


Façon d’engoiser !

On entend des filles qui parlent d'avenir, de fric, et des Blancs...
Toujours haut en couleurs, j’ai assisté à une conversation entre deux lycéennes, qui parlaient de leurs projets d’avenir. L’une est au probatoire (première), l’autre vient d’arrêter parce qu’elle n’avait pas les moyens de payer les frais de scolarité. Du coup, elle commence un petit commerce de vêtements dans la rue. J’essaie de restituer un peu près un extrait de leur dialogue :

-    Elle là même, elle veut go à Mbeng (chez les Blancs). Mais tu veux faire quoi même là bas ? Eh kyé ! Tu ne veux pas même trouver un job, tu ne veux pas même faire du business ! Tu rêves !!
-    Laisse ça, tu veux que je fasse quoi ?
-    Eh kyé ??? Mais tu peux trouver des idées de biz, là écoute moi : moi je veux ouvrir un petit cyber. Je dis aux filles là, amenez les photos, amenez la monnaie. Et puisqu’elles n’ont pas le temps, moi je suis là sur internet, msn messenger toute la journée et j’engoise les blancs, je les engoise là. Je mets les photos online, j’engoise les blancs et j’empoche, j’empoche la monnaie dans mes popoches. Moi je vais pas à Mbeng. J’aime trop mon Cameroun !!

Pas folle la guêpe …

Au bon Marché
On entend des gens négocier sec pour deux tomates ou une paire de chaussure et on essaie de faire pareil...

Un homme entre deux âges avait accroché le vendeur d’imperméables et entamé le marchandage traditionnel.
-    Cinq Mille ! avait claironné le marchand ambulant, appelé ici le sauvetteur
-    Cinq quoi ? s’insurgeait l’homme entre deux âges ; tu es même comment ? est-ce que tu as compris un jour que les gens pouvaient acheter un imperméable ici à ce prix ? Tu veux que nous trouvons l’argent où ? Tu n’as pas compris qu’il y avait eu une dévaluation dans ce pays ? Fais-moi un vrai prix mon ami.
-    Tu peux mettre combien, papa ? demandait le sauvetteur. Dis ton prix, on discute. Le commerce, ce n’est pas la dictature, papa. Nous on accepte la discussion. Tu peux mettre combien ?
-    Ekyé répondait le monsieur entre deux âges, tu as compris où que le client fixait le pris de la marchandise ? Fais-moi un prix d’ami, parle ton tarif, on va discuter, c’est ton métier.
-    Papa, donne seulement quatre mille cinq cents
-    Aaaka ! non, c’est trop. Non, non quatre mille même c’est trop. Même trois mille, c’est trop ; fais moi un vrai prix d’ami, je te donne deux mille au trop.
-    Ouais papa, deux mille ce n’est pas beaucoup. Moi-même là, j’ai acheté combien si je vends deux mille ?
Un tiers crut pouvoir s’approcher et s’en mêler et dit au monsieur entre deux âges :
-    L’imper-là, papa, c’est très bien hein.
-    Qui t’as même appelé ? Qui t’as même demandé quoi ? Tu as compris où qu’on t’appelait ? Tu viens là, tu trouves que les gens parlent leur affaire, et tu mets ta bouche. Qui a demandé ta bouche même ? Ouais.
Extrait de Trop de soleil tue l’amour, un roman de Mongo Beti.




Wimboé - Wimboé (Nord Cameroun)

 
Les Monts Alantika, frontière Cameroun et Nigeria, on y a fait un trek de 4 jours
 
On s'est arrêté dans des villages, comme Bimlerou-haut, pour manger et dormir. A chaque fois qu'on sortait un truc de nos sacs, quinze gamins rappliquaient pour observer nos ustensiles.

C'est le buffle qui m'a dit, que ...
 
Une vieille femme koma prépare le mil, elle porte l'habit de feuilles traditionnel. L'ethnie Koma est une ethnie des montagnes. Ils ont fui les plaines et leurs guerres. Maintenan, les jeunes Koma se rapprochent dangereusement du monde d'en bas : certains portent des tee-shirts YES WE CAN, avec un gros portrait de barak Obama.
Ces deux jeunes filles revenaient d'une fête de la récolte dans un village voisin, elles chantaient sur le trajet. Arrivés au village, elles ont fait des commentaires sans fin en langue Koma, et elles se sont endormies à côté de nous.
 
Mon premier Baobab ...
 
Les Bubales, dans le parc de Boubanjida

Empreintes de babouin
De loin...
On en a vu d'autres, des bêtes à cornes : des hyppotragues, cobe de fasa, guib harnachées etc, qui ressemblent tous à des espèces de bambis africains. Mon préféré, c'est encore le Bubale avec son grand nez...

mardi 8 décembre 2009

Trois jours au village


Tout ceux que nous rencontrons ici en ville ont un village. C’est celui de leur père ou de leur grand-mère. Ils y retournent toujours, pour quelques jours ou plus longtemps. Il y a toujours une fierté, une connexion. Les gens qui viennent du même village sont des « frères ». Ils ont les mêmes « pères et « mères ». Dans les villages, j’ai entendu dire que la parenté se partage. Il n’y a jamais d’orphelins.










Lorsque les gens rentrent au village, ils doivent ramener du pain, du riz, du savon. Les enfants du village ne peuvent pas revenir les mains vides. Il faut qu’ensuite tout soit partagé équitablement. Pas question de chérir sa famille de sang et d’oublier sa famille de terre.





Nous sommes allés passer trois jours à Nkekak, le village de Gisèle.




Pour y aller, il n’y a pas de pistes praticables en voiture. Il faut donc prendre une moto ou marcher. On a choisi les motos. Au départ, on reste encore sur la plaine, on traverse de gros bourgs. Petit à petit, les maisons se raréfient, rapetissent, sont faites de terre plutôt que de briques. Puis on entre dans la forêt, et la forêt cache la montagne. La route est longue et difficile. On passe d’immenses flaques de boue, des ornières et des sources. Ca monte à pic. Il y a de moins en moins de maisons, de plus en plus d’arbres.
On s’enfonce, on va loin…
Enfin on débouche sur une plaine entourée de collines. On nous prévient : On arrive à Nkekak. On voit peu de maisons. Elles sont pourtant nombreuses, presque invisibles sous l’épaisse végétation. Quelques personnes éparses se tiennent debout au bord de la piste.
Mais soudain, un petit groupe, attroupé sous un arbre, se met à applaudir. Les femmes crient.
Cinquante personnes se jettent sur nous, nous serrent les mains. Nous prennent dans leurs bras. Certains ont l’air émus : « bonjour maman, bonjour », « bonjour papa ». Là bas, pas de Monsieur, Madame. Les marques de respect sont des marques de filiation. Un accueil de pape au milieu de nulle part.
Merde. On ne s’attendait pas à ça. J’ai les larmes aux yeux.





Gisèle nous conduit dans la maison de sa mère. Elle y habite avec Aristide, son fils aîné. Gisèle nous raconte que lorsqu’il était petit Aristide était brillant, le plus brillant des garçons du village. On pensait l’envoyer faire de belles études. Il suscitait la jalousie, car si un enfant partait pour étudier, il ne pourrait probablement pas y en avoir un deuxième au village. Adolescent, Aristide est tombé très malade. Des guérisseurs sont venus. Ils ont enterré Aristide dans la cuisine. Ils ont ensuite allumé un feu au-dessus de la « tombe » où il était vivant. C’était pour faire partir le mal. Depuis, Aristide n’est plus le même. Il est devenu « irresponsable ». Son intelligence ne fait plus parler de lui. Il est donc resté avec sa mère. Gisèle et tous les gens du village, pensent qu’il a été victime de sorcellerie. On a voulu empêcher son succès. C’est un homme anéanti.
C’est Aristide qui semble le plus heureux de notre venue. Il ne nous quitte pas. Il nous montre les plantes, et comment récolter le cacao, comment se laver les dents avec des branches d’Hibiscus. Il nous emmène au marché le plus proche. Trois heures de marches dans la montagne. Il salue tout le monde au marché. Il rayonne. 

Tous nous dévisagent intensément. On est l’attraction. Mais je ne me sens pas prise au piège de cette curiosité – comme c’est le cas parfois à Yaoundé.




Notre venue au village n’est pas anodine. Nous sommes là comme « ambassadeurs » du jumelage entre Nkekak et mon village natal, Amage. Le jumelage n’est pour l’instant qu’un projet de correspondances entre les écoles. Mais tous trouvent la démarche importante, significative. Gisèle a initié ce jumelage. Elle n’habite plus au village. Elle est une de celle – la seule en fait – qui a « réussi », et habite en ville. Elle veut faire bouger les choses. Ouvrir un peu les espaces et les perspectives. Les gens ici n’ont pas d’électricité, pas de journaux, si peu de livres. Gisèle nous explique qu’ils ne connaissent en fait que ce qu’ils ont sous les yeux et à portée de jambes.










                                                                 








Notre venue signifie donc quelque chose. Un pas vers l’avant, un pas vers l’ailleurs, une chance. On nous accueille de manière très protocolaire : les notables nous offrent le vin de palme (c’est un alcool naturel tiré du palmier, c’est blanc et ça sent la colle fraîche). Ils font des discours en Mbo (c’est leur langue et le nom de leur ethnie). Gisèle traduit. On nous emmène saluer les personnes importantes. Les enfants apparaissent soudain. Ils sont très nombreux. Ils courent vers nous. Nous entourent, se pressent contre nous. Je donne la main à une petite fille. Soudain dix autres veulent aussi ce privilège. Du coup, je donne mes doigts, mes avants bras, mes coudes. Ils se « chicotent » un peu pour pouvoir garder leur place.













Le lendemain, nous allons visiter l’école. On a amené un peu de matériel. J’aimerais faire venir des livres, des manuels, monter une sorte de bibliothèque. Gisèle m’explique que tout est compliqué. Un « don » important pourrait susciter des jalousies, des conflits. Il en existe d’ailleurs déjà beaucoup au village. Des histoires de « chefs » qui se disputent le pouvoir. Il faut aller doucement, dit-elle. On ne comprend pas de quoi il s’agit. « personne ne comprend, dit-elle, mais tout le monde se tait ! »









Une fête est donnée en notre honneur : d’abord une messe, donnée par un catéchiste. Un homme monte en chaire. Il s’exprime en français. Il remercie Dieu pour notre venue. Nous les frères. Il ne nous demande rien. Il nous laisse seuls juges de la misère dans laquelle ils vivent.
Les notables hochent la tête. Ils ne demandent rien mais ils attendent tout. Gisèle fulmine. Elle prend la parole, et leur dit à tous que nous ne sommes pas les Sauveurs. Que notre aide sera précieuse, mais peut être pas de la manière dont ils le pensent. Que nous ne ferons rien, tant qu’ils ne feront rien eux-mêmes, pour eux-mêmes. Elle me dit « Je leur avais déjà dit tout cela …je ne sais pas s’ils ont compris. Ils sont têtus. » Ce qui est tenace, en fait, c’est le mythe du Blanc prodigue.


Gisèle a essayé de créer des GIC (groupes d’initiatives communes), de fédérer un peu les gens autour d’une activité agricole. A Nkekak et alentour, les gens vivent de l’agriculture exclusivement. Tout pousse en abondance. La nature est généreuse, les enfants sont beaux. Pour acheter des produits manufacturés, ils vendent le café, l’huile de palme qu’ils fabriquent eux-mêmes. Mais Gisèle désespère qu’ils ne s’organisent pas mieux, pour développer collectivement leurs productions.


 A la sortie de la messe, les femmes dansent. La danse traditionnelle, qui fait venir les « masques ». On ne sait pas qui se cache sous les masques. Tout cela est un peu magique. Ceux qui sont là-dessous dansent frénétiquement. Ils ne sont pas dans leur « état normal ». On m’invite à danser aussi. Tant pis si je ne sais pas comment elles font bouger leurs épaules aussi vite que des pattes de sauterelles. J’y vais. Les femmes réchauffent l’ambiance, un peu tendue à la sortie de l’église (une grande bâtisse en terre)






La veille au soir, on a eu droit à un grand repas. Ils avaient tué deux coqs, fait cuire 5 kilos de riz, et préparé des mets traditionnels : le cocki (fait de haricots secs écrasés), le mets pistache, le couscous de manioc, le taro, le makabo … Les hommes sont servis dans la grande pièce, chez la mère de Gisèle. Les femmes sont dehors, à côté de la cuisine, qui est toujours dans une dépendance extérieure. Des plats sont répartis aux pieds de groupes de femmes. Il y a une « partageuse », qui s’assure que tout est distribué équitablement. La « partageuse » n’oublie pas cependant de donner les meilleurs morceaux aux aînées. Une vieille femme se met à chanter. Gisèle me dit que c’est un chant en son honneur. En l’honneur des femmes qui savent s’ouvrir aux autres, qui sont généreuses, qui savent rayonner. Les langues se délient. Les femmes me posent des questions sur nos habitudes en France. Je sens que je suis à ma place. Petit moment d’ivresse féministe.
Dans la pièce d’à côté, François assiste aux débats liés au programme des festivités pour notre venue. Il se lance dans un discours sur les méfaits de la télévision… au cas où ! On en rigole après coup … difficile de se sentir en adéquation … Je crois qu’il aurait été plus détendu avec les femmes et leurs conversations simples et chaleureuses.







Quand on part, on nous fait promettre que nous reviendrons, que ce n’était pas une simple visite, qu’on enverra des photos, que ce sera le début d’une amitié. Si Gisèle vient en France, dans mon village, aura-t-elle le même accueil généreux ? En tout cas, on y retournera, on a été profondément touchés. C’est, pour le temps qu’on est ici, notre village.


Et pour ceux qui arrivent au bout de tout ça, une petite démonstration de danse traditionnelle en vidéo:



















jeudi 22 octobre 2009

Petite poussée passagère d'ethnologie (de comptoir)...

Comme je le disais la dernière fois, ma vision des choses, depuis que je suis arrivée au Cameroun, a basculé un peu « vers le Sud ». Je ne veux pas dire par là que je suis sur le point de réviser tout mon système de valeurs. Au contraire ! Mais il faut bien dire qu’une réalité insoupçonnée me rattrape et ébranle quelques peu mes idées disons … romantiques des peuples fraternels. En réalité, ici plus qu’ailleurs, je ressens la défiance envers l’Autre très fortement. La différence est stigmatisée par la couleur de peau, bien sûr, mais pas seulement : l’appartenance ethnique d’un Camerounais le définit socialement, et même moralement. Il existe de vrais clivages entre les Bamouns, les Bétis ou les Bamilékés. Par extension, chacun se trouve enfermé dans des représentations stéréotypées, sitôt qu’il a dit son nom de famille (identifiable à une ethnie).


Je lis en ce moment le livre d’un anthropologue britannique, Nigel Barley, qui analyse la crainte et la haine du voisin comme une sorte de constante anthropologique. En ajoutant à cela une bonne dose d’histoire coloniale, un gouffre culturel abyssal, et des inégalités persistantes, on peut imaginer que le rapport Africains-Occidentaux ne fleure pas la bluette.

Mais le malaise qui existe encore aujourd’hui entre Noirs et Blancs n’est pas que le fruit du passé et puisque tous les Blancs ici sont mes « frères », je les observe et me demande si j’ai vraiment quelque chose à voir avec cette famille.

Si je devais faire une typologie des Blancs en Afrique, je placerais d’un bout à l’autre de mon analyse deux figures caricaturales (je précise : caricaturales mais néanmoins véridiques):
Il y a d’abord l’Africain blanc, l’expatrié rompu aux us et coutumes de l’Afrique, souvent mâle grisonnant, et qui se raconte beaucoup beaucoup avec toujours un verre d’alcool fort à la main … Il rit fort et énumère facilement tout un tas d’exemples qui appuient le fait que les Camerounais sont « comme ci ou comme ça » (je passe les détails), que rien ne fonctionne, que tout est pourri jusqu’à la moelle etc. Il a des anecdotes hallucinantes à raconter. Il est du genre à exhiber ses cicatrices de guerre. Il a plein de pognon, et un jeune camerounais aimable – son homme à tout faire- lui dégote son pastis pas cher : « hein Placide, tu le trouves où le pastis ? - Au supermarché Monsieur, - Ah ben au supermarché tiens ! Non c’est un pays qui fonctionne mal mais au moins y’a du pastis ! ».
Pour parfaire le tableau, à ses côtés, il y a souvent - sombre et muette- une belle jeune fille aux vêtements de mauvais goût, qui espère certainement tirer profit de la logorrhée méprisante de son « vieux Blanc ». Quelqu’un nous l’a avoué : « si ce n’était pour les Camerounaises, ça ferait déjà longtemps que je me serais tiré de ce pays. »
Donc en gros, l’Africain blanc, c’est Indiana Jones qui a muté avec Pervers Pépère. Parfois dans un instant de lucidité, ils le disent : Il ne faut pas rester trop longtemps en Afrique, ça « gâte » un homme.
Et alors tout ça devient presque touchant.



Autre figure non moins touchante : L’amoureuse de l’Afrique. L’autre jour une femme blanche s’est levée devant un auditoire et a dit d’une voix émue qu’elle avait trouvé en Afrique les valeurs vraies, les valeurs perdues dans les sociétés occidentales capitalistes, et qu’après trois ans, elle se sentait pleinement camerounaise… Qu’enfin ici, elle apprenait la vraie vie. Elle fut applaudie par l’assemblée camerounaise.
Je me suis vraiment demandé quelles belles vraies valeurs elle avait bien pu trouver ici. Moi je regarde autour de moi et je vois surtout qui un pays qui suppure d’injustices et d’aberrations. Les gens sont obsédés par l’argent, rêvent précisément du luxe capitaliste, les jolies filles se vendent pour quelques privilèges et les hommes disent avec regret que « c’est compréhensible, elles veulent se sortir de cette galère », les diplômes s’achètent, l’entraide et la solidarité n’existent que ethniquement et les gens t’entubent aussi souvent que possible et en y mettant le maximum d’énergie… Donc je ne pige vraiment pas.
De plus, juste après son intervention, la salle a visionné un documentaire de Jean-Daniel Bécache appelé « Faux Blancs » : les faux blancs, ce sont ceux qui ont choisi (ou pas !) de vivre à l’africaine. Ils se retrouvent dans les sous-quartiers, vivant souvent de la débrouille et de combines. Les faux blancs font bien plutôt figure de naufragés et de ratés que d’humanistes aux belles valeurs égalitaires. Ils sont la risée de la plupart de leurs voisins, qui ne comprennent pas ce que ces « pauvres blancs » sont venus faire dans cette merde. Pour un Camerounais, un « pauvre blanc » est une antinomie presque indécente. Le documentaire interroge les hommes de la rue, et on comprend vite que le complexe Blanc-Noir est si profond et si complexe qu’il faudra bien encore quelques siècles d’histoire pour en venir à bout. En attendant, un Blanc est un riche, et un riche doit se comporter en riche, et s’il ne le fait pas, il est indigne et stupide.




D’ailleurs, la couleur de peau n’est même pas la seule question… On devrait parler plutôt d’un complexe Nord-Sud, comme en témoigne l’anecdote décrite dans Un anthropologue en déroute de Nigel Barley.
Il raconte sa rencontre avec un anthropologue américain et noir, et les difficultés de celui-ci à ajuster sa vision idéalisée de l’Afrique aux réalités concrêtes :

« Bob était un anxieux. La plupart de ses problèmes découlaient du fait qu’il était noir, et des difficultés qu’il éprouvait pour adopter une attitude judicieuse, honnête et digne quant à sa couleur et à tout ce qu’elle impliquait. Il avait fait de vagues « études noires » dans un collège de l’est des Etats-Unis car, à son avis, il était vital pour les Américains de couleur de pouvoir se référer à une tradition culturelle différente au sein de laquelle ils trouveraient une meilleure place que dans la société blanche. […] Il avait appris le kiswahili et avait imposé à sa femme et ses enfants de le parler chez eux un jour par semaine. À sa totale stupéfaction, il avait découvert qu’aucun au Cameroun ne parlait cette langue, ni même n’en avait jamais entendu parler. Personne ne lui avait jamais enseigné la profonde diversité ethnique et linguistique de l’Afrique. […]
Pour établir sa crédibilité aux yeux des habitants du lieu, il avait tenu à s’installer dans un des quartiers les plus modestes de la ville et dans une maison sans eau courante. […]
C’est là qu’il avait installé sa femme et leurs trois enfants afin de partager la vie « riche et trépidante » des indigènes et de « trouver ses racines ». Mais sa femme trouvait la vie des indigènes pauvre et terne. La première crise avait éclaté dès la deuxième ou troisième semaine : sa petite fille était tombée malade. Il n’y a rien de tel que la maladie pour dépouiller les gens de toute prétention et de tout amour propre. Les amis Africains de Bob lui parlaient de puissantes potions purgatives et de copieuses saignées pratiquées avec des cornes de bétail. Bob voulait un docteur américain avec des instruments stérilisés et une blouse blanche. […] Mieux valait remettre à plus tard l’étude des implications de leur soit disant « Africanité ». […]
Tous leurs voisins les traitaient d’abord comme des Américains et accessoirement comme des Noirs. Toutes leurs effusions de fraternité de race n’étaient en rien partagées. La décision de Bob de vivre à l’étroit dans une case incommode ne lui attira pas la moindre sympathie. Un beau jour, un ivrogne lui fit même des reproches en pleine rue. Qui était-t-il donc pour vivre dans la misère alors que, tout le monde le savait, les Américains étaient riches ? Sa femme et ses enfants n’avaient pas de chance de dépendre d’un chef de famille comme lui.
Les parents de Bob avaient travaillé un temps en qualité de domestiques. C’est pourquoi il rejeta énergiquement toutes les offres de service de blanchisseurs, jardiniers, hommes à tout faire et autres chauffeurs : dans son désir de secouer les fers d’une servitude démodée, il répugnait d’imposer à ses pairs l’indignité de tâches serviles. Cela fut très mal reçu dans le quartier, et toutes les tentatives d’établir des relations de bon voisinage en furent viciées. En Afrique, c’est le devoir des riches de fournir des emplois aux pauvres, comme on l’expliqua à la femme de Bob. Comment pouvait-on excuser le fait que Bob refusât de les aider ? La seule explication possible était son avarice notoire. Dans ces cultures où les vertus païennes sont tenues en haute estime (même si elles ne sont pas toujours mises en pratique), l’avarice est un vice bien plus grave que dans nos sociétés. Le tissu de la vie sociale tient ensemble grâce à un réseau de dons et d’obligations réciproques sans fondement juridique explicite. Tout cet édifice est mis en péril par l’obstination d’un seul ladre. […]
La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut précisément le thème des recherches de Bob, sur les marchés. Les commerçants foulanis locaux manipulaient le cours des denrées grâce à un monopole absolu qui excluaient les nouveaux venus et les non-Foulanis. En outre, ces commerçants se réservaient des marges bénéficiaires qui consternaient Bob. Toute sa vie, il avait été à dure école avec des privations causée par la domination des Blancs. Le fait que des Africains noirs exploitent d’autres Africains noirs avec une telle ardeur et une telle absence de scrupules lui était insupportable. Il finit par planter là ses études et rentra en Amérique. »





Cette histoire me paraît tout à fait représentative de la difficulté d’un occidental à se positionner humainement en Afrique, et des questionnements identitaires des uns et des autres, et de chacun par rapport à l’autre.
Je me demande qui, de l’Africain blanc qui s’est enivré de sa supériorité ou de l’amoureuse de l’Afrique, qui s’est au contraire convaincue de la supériorité des Africains est le plus malhonnête ? Evidemment, entre ces deux extrêmes, j’ai rencontré beaucoup de mes « frères blancs » qui s’interrogent et prennent toutefois, de temps à autre, les traits de l’une ou l’autre figure-type. Moi-même, je ne sais pas toujours où placer le curseur et devant tant de différence et d’inconnu, je me laisse tantôt aller au mépris ou à l’émerveillement….
Tout le problème est, en effet, d’adopter une « attitude judicieuse, honnête et digne » quant à notre identité, et ce que cela implique…
Bon, heureusement qu’au quotidien, comme l’a exprimé Emmanuel (un vieux mécanicien qui vit près de chez nous), on peut se reposer sur des choses plus simples: « le rapport humain, yeux dans les yeux. Il n’y a que ça qui peut nous sauver ».
La prochaine fois, promis, j’arrête avec l’anthropologie et je vous fais du « oh wimboé wimboé » !

dimanche 20 septembre 2009

Corruption, bananes plantains et Amstrong je ne suis pas noir

Yaoundé-oh, nous voici arrivés, en pleine nuit déjà.
L’aéroport ressemble à tant d’autres, un peu délabré, bruyant. On nous avait mis en garde : les douaniers trop scrupuleux, les policiers à chaque pas, la file des passe-droits, réservée à ceux qui ont un billet de 10000 fcfa à tendre… On est sur le qui-vive.
On traverse l’aéroport, escortés de Valentine, qui porte un uniforme (mais je ne sais pas ce qu’il signifie) et qui a été prévenue de notre arrivée. Elle nous fait passer d’autorité le poste des douaniers, écarte les bagagistes, nous dirige en quelques secondes vers la sortie.

Heureusement qu’elle était là, nous dit-on. Sinon ça aurait pu prendre des heures.

Voilà, nous sommes dans un pays corrompu. Il faut avoir des « amis » ou payer.

On monte dans un gros 4x4, et on roule quelques kilomètres. Je regarde, je flaire. Le long de la route, des bicoques éclairées s’alignent. Ca sent la viande grillée et la pluie. Mais la nuit brouille les pistes, j’ai du mal à me représenter ce que je vois.

Deux gros officiers braquent leurs lampes torches sur le bas-côté, pour nous indiquer qu’il faut nous ranger. Contrôle de routine. Le conducteur - notre hôte pour la première nuit- met un terme très rapidement à tout cela. Il les tutoie avec un ton désagréable, même si les paroles sont joviales. Il invoque son rôle à l’ambassade de France. Le rapport de force s’inverse.
Heureusement que j’ai pu garder ma carte diplomatique, dit-il, sinon c’était des palabres sans fin, voire la main au portefeuille.

C’est super, ça commence bien, me dis-je. C’est un pays corrompu. Il faut avoir le réseau, l’argent ou l’autorité.
A la limite, on a bien quelques économies, mais bon …

La ville défile. Elle se dévoile à peine sous les quelques lampadaires. Nous sommes conduits, dans le bar « du belge », le O’bikers. « Le seul bar de motards de la ville ! ». Ca ne paye pas de mine, mais il y a un écran plat et toutes les chaînes internationales, pour ne pas en rater une miette. La viande est bonne, et on peut retrouver là tous les « copains », une bande de quinqua joyeux, expatriés, qui flirtent avec les « petites », gentiment. Ils tendent juste un peu trop la main lorsqu’elles prennent commande.



Le lendemain, enfin, en pleine lumière, on réalise. On peut nommer, énumérer : la ville collineuse, les longues feuilles de bananiers, tout ce vert équatorial, dans chaque interstice. Les veilles bagnoles cabossées, qui pétaradent et avancent vaille que vaille. Les taxis jaunes font office de transports en commun. Chaque taxi, ou presque, a sa devise : sur l’arrière des voitures sont peintes des maximes comme « Prudence, Dieu nous garde ». Du coup, ils conduisent n’importe comment, au coude à coude, dans les ravins, et soucieux de prendre le plus de gens possibles. Donc quand on est déjà 6, entassés en pleine chaleur, et qu’une grosse « maman » en boubou arrive, et en impose, je pâlis.
Le plus folklorique, c’est les camions, les mêmes que Le pont de la rivière Kwaï, qui soufflent une espèce de suie à chaque coup d’embrayage. Il y a une telle pollution ici, je ne peux pas m’empêcher de visualiser mes poumons tout calcinés.
Toutes ces veilles tôles sont les poubelles d’outre-mer, celles qui ont succombé au contrôle technique. Ce sont les « voitures d’Europe ». Elles sont revendues à bon prix ici.
Pendant ce temps-là, en France, la polémique sur la taxe carbone bat son plein. Arf arf.

© Journalducameroun.com

Quelles autres images encore ? Des menuisiers sur le bord des routes qui exhibent leurs bahuts rustiques, inspirés d’un catalogue la Boche Bobois des années 70. Des artisans, qui tressent le rotin et nous alpaguent depuis leurs échoppes. « « Hé les blancs ! vous cherchez quoi, un beau salon ? ». Des « mamans » qui font frire des plantains, des poissons, des brochettes, ou qui proposent une pile de tomates, un peu de tripaille, ou des recharges de téléphone. Des vendeurs de rue, qui tirent des charrettes pleines de papayes. D’autres se baladent avec tout un tas de trucs sur la tête : des plateaux d’arachides, une chaussure, un fer à repasser, une pile de serviettes-éponges. Ici il y a peu de grandes surfaces, tout s’achète dans la rue.


Les marchés sont géniaux. Il y a tous les légumes pour faire une bonne vieille ratatouille. Il y a aussi tous les trucs tropicaux, de formes et de couleurs bizarres, qu’on regarde avec suspicion. Parfois on tente (allez hop, un kilo de safous !!). On a eu quelques déconvenues.
On nous invite à tout essayer : les gros vers jaunes, les escargots géants, les queues de bœuf… Mais finalement, la ratatouille c’est bon aussi.

Il faut tout discuter : la taille, le nombre, la qualité, le prix… Sinon, on se fait refiler les vieilles marchandises au prix fort. On nous l’a dit : le Cameroun, c’est le pays de la frappe. « Tous les gens chercheront à te frapper, surtout si tu es blanc ». Nota Bene, la « frappe », ça veut dire l’arnaque.
On nous l’a tellement répété qu’on deviendrait presque paranoïaque dès qu’il faut acheter quelque chose. On chipote sur le moindre bout de gras. Parfois à juste titre. Parfois c’est ridicule. En bref, négocier avec les camerounais est un art subtil et sur ce coup là, on a encore les deux pieds dans le même sabot.

© Journalducameroun.com



On habite dans un « beau quartier », avec rue goudronnée, eau courante, électricité, supermarchés. Pour les gros, gros coups de blues, on peut même acheter du beurre demi-sel président et du vin de bordeaux (pour le prix de 15 kg de légumes). C’est là qu’on est contents que la mondialisation existe, quand même.


On déchante un peu, par contre, quand on va se balader dans les « sous quartiers ». Là ce sont des chemins en terre, le tout à l’égoût forme un petit réseau de ruisseaux verdâtres dans lesquels les enfants pataugent pour aller chercher leurs ballons. Ce ne sont pas de bidonvilles non plus : les maisons sont en pierre, certains ont des voitures, c'est géré par des "chefferies". Il y a des écoles, des artisans… Mais tous vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Et là je repense aux bananes que j’ai négocié lamentablement, à la motte de beurre président qui équivaut à plusieurs jours de travail. Et j’ai l’impression d’être Marie Antoinette, qui passe avec sa grosse perruque et ses frous-frous dans un village de paysans et qui s’exclame : « Oh comme c’est gentil ».
La culpabilité nous colle à la peau : d’avoir un appareil photo numérique dans le sac (donc là, on le sort pas…), d’avoir un salaire 30 fois plus élevé que leur salaire moyen, d’être un blanc qui « visite » un sous quartier.

Ce malaise est également généré par un espèce de harcèlement qui est franchement la seule chose qui me déprime depuis que je suis là. On nous hèle en permanence, « hé les blancs », « hé la blanche ». Je l’entends plusieurs fois, chaque jour. J’entends aussi sur mon passage des bribes de théories « les blancs ci, les blancs ça ». Ca a l’air d’être plutôt drôle. Il paraît que c’est la spécialité d’ici, que ce n’est pas partout comme ça… J’espère qu’en m’éloignant un peu de Yaoundé, on ne me rabâchera plus ce que je sais déjà.
On se fait également solliciter tout le temps, pour tout. On me demande « mes contacts » trois fois par jour : si jamais j’ai envie de « goûter un africain », si jamais je veux tourner dans un film, si jamais je peux aider untel à s’inscrire à l’université en France, si jamais j’ai une petite sœur « disponible »…
Je trouve donc que les rapports humains, dans ce contexte, sont difficiles. François n’est pas tout à fait du même avis, et il a retenu beaucoup plus les rencontres positives (car il y en a heureusement !!).


Je suppose que, par rapport à ça précisément, il faut se détendre, écouter les perroquets sauvages, se réjouir de pouvoir profiter des belles plages de Kribi (à 3 heures de route de Yaoundé), et de connaître mieux les gens qui nous entourent et nous accueillent, bras grands ouverts.



Je prends peu de photos de la vie quotidienne. Je ne me sens pas très à l'aise avec mon appareil. Je le sors pour prendre les paysages, les objets inanimés, mais pas les gens…. Pour ça, je compte sur les professionnels qui viendront nous rendre visite ! (avis à ceux qui se reconnaissent…)


Après ces trois premières semaines, intenses, géniales, dures parfois pour les raisons que j’ai énumérées, je commence seulement à me laisser vraiment absorber par l’ambiance chaude, la magie et les « problèmes » du pays. J’ai l’impression qu’un monde entier – connu, craint, fantasmé – prend relief. Mon planisphère interne se déplace insensiblement. Je vois les choses d’un peu plus au sud.