Je lis en ce moment le livre d’un anthropologue britannique, Nigel Barley, qui analyse la crainte et la haine du voisin comme une sorte de constante anthropologique. En ajoutant à cela une bonne dose d’histoire coloniale, un gouffre culturel abyssal, et des inégalités persistantes, on peut imaginer que le rapport Africains-Occidentaux ne fleure pas la bluette.
Mais le malaise qui existe encore aujourd’hui entre Noirs et Blancs n’est pas que le fruit du passé et puisque tous les Blancs ici sont mes « frères », je les observe et me demande si j’ai vraiment quelque chose à voir avec cette famille.
Si je devais faire une typologie des Blancs en Afrique, je placerais d’un bout à l’autre de mon analyse deux figures caricaturales (je précise : caricaturales mais néanmoins véridiques):Il y a d’abord l’Africain blanc, l’expatrié rompu aux us et coutumes de l’Afrique, souvent mâle grisonnant, et qui se raconte beaucoup beaucoup avec toujours un verre d’alcool fort à la main … Il rit fort et énumère facilement tout un tas d’exemples qui appuient le fait que les Camerounais sont « comme ci ou comme ça » (je passe les détails), que rien ne fonctionne, que tout est pourri jusqu’à la moelle etc. Il a des anecdotes hallucinantes à raconter. Il est du genre à exhiber ses cicatrices de guerre. Il a plein de pognon, et un jeune camerounais aimable – son homme à tout faire- lui dégote son pastis pas cher : « hein Placide, tu le trouves où le pastis ? - Au supermarché Monsieur, - Ah ben au supermarché tiens ! Non c’est un pays qui fonctionne mal mais au moins y’a du pastis ! ».
Pour parfaire le tableau, à ses côtés, il y a souvent - sombre et muette- une belle jeune fille aux vêtements de mauvais goût, qui espère certainement tirer profit de la logorrhée méprisante de son « vieux Blanc ». Quelqu’un nous l’a avoué : « si ce n’était pour les Camerounaises, ça ferait déjà longtemps que je me serais tiré de ce pays. »
Donc en gros, l’Africain blanc, c’est Indiana Jones qui a muté avec Pervers Pépère. Parfois dans un instant de lucidité, ils le disent : Il ne faut pas rester trop longtemps en Afrique, ça « gâte » un homme.
Et alors tout ça devient presque touchant.
Autre figure non moins touchante : L’amoureuse de l’Afrique. L’autre jour une femme blanche s’est levée devant un auditoire et a dit d’une voix émue qu’elle avait trouvé en Afrique les valeurs vraies, les valeurs perdues dans les sociétés occidentales capitalistes, et qu’après trois ans, elle se sentait pleinement camerounaise… Qu’enfin ici, elle apprenait la vraie vie. Elle fut applaudie par l’assemblée camerounaise.
Je me suis vraiment demandé quelles belles vraies valeurs elle avait bien pu trouver ici. Moi je regarde autour de moi et je vois surtout qui un pays qui suppure d’injustices et d’aberrations. Les gens sont obsédés par l’argent, rêvent précisément du luxe capitaliste, les jolies filles se vendent pour quelques privilèges et les hommes disent avec regret que « c’est compréhensible, elles veulent se sortir de cette galère », les diplômes s’achètent, l’entraide et la solidarité n’existent que ethniquement et les gens t’entubent aussi souvent que possible et en y mettant le maximum d’énergie… Donc je ne pige vraiment pas.
De plus, juste après son intervention, la salle a visionné un documentaire de Jean-Daniel Bécache appelé « Faux Blancs » : les faux blancs, ce sont ceux qui ont choisi (ou pas !) de vivre à l’africaine. Ils se retrouvent dans les sous-quartiers, vivant souvent de la débrouille et de combines. Les faux blancs font bien plutôt figure de naufragés et de ratés que d’humanistes aux belles valeurs égalitaires. Ils sont la risée de la plupart de leurs voisins, qui ne comprennent pas ce que ces « pauvres blancs » sont venus faire dans cette merde. Pour un Camerounais, un « pauvre blanc » est une antinomie presque indécente. Le documentaire interroge les hommes de la rue, et on comprend vite que le complexe Blanc-Noir est si profond et si complexe qu’il faudra bien encore quelques siècles d’histoire pour en venir à bout. En attendant, un Blanc est un riche, et un riche doit se comporter en riche, et s’il ne le fait pas, il est indigne et stupide.
D’ailleurs, la couleur de peau n’est même pas la seule question… On devrait parler plutôt d’un complexe Nord-Sud, comme en témoigne l’anecdote décrite dans Un anthropologue en déroute de Nigel Barley.
Il raconte sa rencontre avec un anthropologue américain et noir, et les difficultés de celui-ci à ajuster sa vision idéalisée de l’Afrique aux réalités concrêtes :
« Bob était un anxieux. La plupart de ses problèmes découlaient du fait qu’il était noir, et des difficultés qu’il éprouvait pour adopter une attitude judicieuse, honnête et digne quant à sa couleur et à tout ce qu’elle impliquait. Il avait fait de vagues « études noires » dans un collège de l’est des Etats-Unis car, à son avis, il était vital pour les Américains de couleur de pouvoir se référer à une tradition culturelle différente au sein de laquelle ils trouveraient une meilleure place que dans la société blanche. […] Il avait appris le kiswahili et avait imposé à sa femme et ses enfants de le parler chez eux un jour par semaine. À sa totale stupéfaction, il avait découvert qu’aucun au Cameroun ne parlait cette langue, ni même n’en avait jamais entendu parler. Personne ne lui avait jamais enseigné la profonde diversité ethnique et linguistique de l’Afrique. […]
Pour établir sa crédibilité aux yeux des habitants du lieu, il avait tenu à s’installer dans un des quartiers les plus modestes de la ville et dans une maison sans eau courante. […]
C’est là qu’il avait installé sa femme et leurs trois enfants afin de partager la vie « riche et trépidante » des indigènes et de « trouver ses racines ». Mais sa femme trouvait la vie des indigènes pauvre et terne. La première crise avait éclaté dès la deuxième ou troisième semaine : sa petite fille était tombée malade. Il n’y a rien de tel que la maladie pour dépouiller les gens de toute prétention et de tout amour propre. Les amis Africains de Bob lui parlaient de puissantes potions purgatives et de copieuses saignées pratiquées avec des cornes de bétail. Bob voulait un docteur américain avec des instruments stérilisés et une blouse blanche. […] Mieux valait remettre à plus tard l’étude des implications de leur soit disant « Africanité ». […]
Tous leurs voisins les traitaient d’abord comme des Américains et accessoirement comme des Noirs. Toutes leurs effusions de fraternité de race n’étaient en rien partagées. La décision de Bob de vivre à l’étroit dans une case incommode ne lui attira pas la moindre sympathie. Un beau jour, un ivrogne lui fit même des reproches en pleine rue. Qui était-t-il donc pour vivre dans la misère alors que, tout le monde le savait, les Américains étaient riches ? Sa femme et ses enfants n’avaient pas de chance de dépendre d’un chef de famille comme lui.
Les parents de Bob avaient travaillé un temps en qualité de domestiques. C’est pourquoi il rejeta énergiquement toutes les offres de service de blanchisseurs, jardiniers, hommes à tout faire et autres chauffeurs : dans son désir de secouer les fers d’une servitude démodée, il répugnait d’imposer à ses pairs l’indignité de tâches serviles. Cela fut très mal reçu dans le quartier, et toutes les tentatives d’établir des relations de bon voisinage en furent viciées. En Afrique, c’est le devoir des riches de fournir des emplois aux pauvres, comme on l’expliqua à la femme de Bob. Comment pouvait-on excuser le fait que Bob refusât de les aider ? La seule explication possible était son avarice notoire. Dans ces cultures où les vertus païennes sont tenues en haute estime (même si elles ne sont pas toujours mises en pratique), l’avarice est un vice bien plus grave que dans nos sociétés. Le tissu de la vie sociale tient ensemble grâce à un réseau de dons et d’obligations réciproques sans fondement juridique explicite. Tout cet édifice est mis en péril par l’obstination d’un seul ladre. […]
La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut précisément le thème des recherches de Bob, sur les marchés. Les commerçants foulanis locaux manipulaient le cours des denrées grâce à un monopole absolu qui excluaient les nouveaux venus et les non-Foulanis. En outre, ces commerçants se réservaient des marges bénéficiaires qui consternaient Bob. Toute sa vie, il avait été à dure école avec des privations causée par la domination des Blancs. Le fait que des Africains noirs exploitent d’autres Africains noirs avec une telle ardeur et une telle absence de scrupules lui était insupportable. Il finit par planter là ses études et rentra en Amérique. »
…
Cette histoire me paraît tout à fait représentative de la difficulté d’un occidental à se positionner humainement en Afrique, et des questionnements identitaires des uns et des autres, et de chacun par rapport à l’autre.
Je me demande qui, de l’Africain blanc qui s’est enivré de sa supériorité ou de l’amoureuse de l’Afrique, qui s’est au contraire convaincue de la supériorité des Africains est le plus malhonnête ? Evidemment, entre ces deux extrêmes, j’ai rencontré beaucoup de mes « frères blancs » qui s’interrogent et prennent toutefois, de temps à autre, les traits de l’une ou l’autre figure-type. Moi-même, je ne sais pas toujours où placer le curseur et devant tant de différence et d’inconnu, je me laisse tantôt aller au mépris ou à l’émerveillement….
Tout le problème est, en effet, d’adopter une « attitude judicieuse, honnête et digne » quant à notre identité, et ce que cela implique…
Bon, heureusement qu’au quotidien, comme l’a exprimé Emmanuel (un vieux mécanicien qui vit près de chez nous), on peut se reposer sur des choses plus simples: « le rapport humain, yeux dans les yeux. Il n’y a que ça qui peut nous sauver ».
La prochaine fois, promis, j’arrête avec l’anthropologie et je vous fais du « oh wimboé wimboé » !



Yaoundé-oh, nous voici arrivés, en pleine nuit déjà.
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